L’Ecosse, laboratoire d’innovation

Ecosse été 2008 143

Scoop : un jour de beau temps en Ecosse – photo P.C.

Depuis qu’un sondage a placé pour la première fois le oui gagnant au référendum sur l’indépendance écossaise du 18 septembre, les médias français se penchent sérieusement sur ce scrutin qui ne les affolait guère jusque là (mis à part Le Monde qui suit le sujet depuis plusieurs mois, lire aussi mes articles ici et ). Certains découvrent qu’il a une implication réelle -la fin éventuelle du Royaume-Uni tel qu’il existe depuis trois siècles-, qu’il n’est pas le caprice d’un peuple noyé dans la brume à l’accent pittoresque.

Concernée directement par le sujet (j’ai épousé un Ecossais, j’ai deux enfants à la double nationalité franco-britannique et demain peut-être écossaise, nous y retournons plusieurs fois par an et y avons des amis très chers), je lis les commentaires avec un regard affûté. Et si la tonalité générale est plutôt sympathique, quoique très marquée par le folklore –les Ecossais ont une bonne image de buveurs de whisky et de porteurs de kilt-sans-rien-dessous-, elle reste biaisée par un point de vue centraliste et une petite tendance à l’arrogance bien française.

Un poncif qui revient souvent (pas plus tard qu’hier sur France Inter) est que « ce n’est pas en France que ça arriverait, la France est un pays uni où les régions n’ont aucune velléité d’indépendance ». Ah bon? Pas sûr que les Corses ou les Bretons entrés au chausse-pied dans le creuset français soient d’accord (voir le très beau livre de l’historienne Mona Ozouf, Composition française). Par ailleurs, dans une France où le fossé se creuse entre riches et pauvres, possédants et exclus, Paris et régions, le réveil risque d’être rude pour les zélotes de l’égalité. Surtout, les revendications des indépendantistes écossais n’émanent pas d’un régionalisme étriqué. Elles sont avant tout politiques, liées à l’homogénéité électorale de l’Ecosse. Comme on dit là-bas, « il y a plus de pandas au zoo d’Edimbourg (2), que de député conservateur écossais au parlement de Westminter (1) ». Les Ecossais se sentent éloignés de leur classe politique, élitiste et coupée de leurs réalités (ça ne vous rappelle rien ?). La guerre en Irak, votée par les travaillistes, a marqué les esprits. Un ami de gauche m’a dit : « Si je votais non, j’aurais l’impression de soutenir cette politique. » Beaucoup des aspirations des « yessers » sont partagées par les sympathisants de gauche européens, les citoyens écossais ont l’opportunité de pouvoir les exprimer directement.

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L’autre tarte à la crème des analystes avertis, c’est que l’Ecosse indépendante n’aurait pas de marge de manoeuvre monétaire car Londres refuserait de leur laisser la livre sterling. A quoi les Ecossais ont beau jeu de répondre que la livre n’est pas la propriété de l’Angleterre, ils contribuent également à sa solidité. La logique voudrait qu’en cas de sécession, la livre reste la monnaie commune sur l’île pour faciliter les échanges, comme l’euro est la devise commune de l’Union européenne. La France a-t-elle perdu en souveraineté en adoptant l’euro ? Certains le pensent, mais elle en a aussi tiré des avantages. De leur côté, les Anglais n’auront aucun intérêt à payer leur pétrole en monnaie étrangère.

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Tout à leur vision légitimiste, les éditorialistes autorisés aiment aussi à répéter que le Royaume-Uni et l’Europe auraient tout à perdre à la sécession de l’Ecosse –« Non à l’Ecosse libre ! » s’exclamait une tribune provocante récemment dans Le Monde… Le premier rétrograderait dans le concert des nations et la seconde risquerait d’assister à une contagion de la part des autres régions séparatistes, Catalogne et Flandre belge. Il est facile de répliquer que ce n’est pas le problème des Ecossais, qui ont conquis le droit de se déterminer en toute légalité et par un processus historique qui leur est propre. On voit mal au nom de quoi, déjà citoyens européens, ils seraient exclus du club du fait que leur expression démocratique. L’indépendance amènerait une situation inédite, mais un peu d’imagination que diable !

Les médias français, indécrottables pessimistes, ont du mal à le croire, mais ce qui se passe en ce moment en Ecosse est une bonne nouvelle. C’est le signe d’une démocratie mature et vivante. Si d’aventure le oui l’emporte, il faudra le voir comme la promesse de nouvelles opportunités, voire d’un laboratoire d’une nouvelle Europe, plus proche des citoyens. Il ne s’agit pas d’idéaliser les indépendantistes écossais, qui ont aussi leurs politiciens rusés. Il s’agit de faire confiance à l’avenir. Les partisans du oui appellent cela « a leap of faith », un saut dans l’inconnu, mais avec espoir. Tous les Ecossais ne partagent pas cet optimisme. Beaucoup ont peur du changement, ne sont pas convaincus par les arguments économiques du oui, sont attachés aux symboles, Union Jack, BBC, famille royale ! C’est pourquoi les sondages sont si serrés. Mais réjouissons-nous, pour une fois, qu’une Europe différente soit (peut-être) possible.


UK, késaco? A l’heure où il menace d’éclater, la plupart des Français hésitent encore sur la définition du Royaume-Uni (ce n’est pas faute de l’avoir appris en cours d’anglais au collège). Je rappelle donc qu’il inclut l’Angleterre, l’Ecosse, le Pays de Galles et l’Irlande du Nord. La Grande-Bretagne se compose, elle, de l’Angleterre, de l’Ecosse et du Pays de Galles. Elizabeth II n’est pas la « reine d’Angleterre » comme on le dit improprement en France mais est la souveraine honorifique du Royaume-Uni et des pays du Commonwealth. L’Ecosse n’est pas une province de l’Angleterre mais une région autonome disposant de son propre parlement et de pouvoirs en matière de santé et d’éducation.

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3 réflexions au sujet de « L’Ecosse, laboratoire d’innovation »

  1. Très bon texte, serein et passionné à la fois. Oui, l’Ecosse dérange mais il y a des dérangements qui forcent à penser. « …il n’y a de pensée qu’involontaire…d’autant plus nécessaire absolument qu’elle naît , par effraction, du fortuit dans le monde » (G. Deleuze). Ecosse: un scandaleux fortuit.qui force les grincheux à se dévoiler, à révéler leur adoration de l' »ordre » établi; un remue-ménage qui vaut en même temps un remue-méninges. Les grincheux vont continuer à broyer leurs « idées » faites et figées, avant de replonger dans leur sommeil épais et sans rêves. Que vive et dure le rêve d’Ecosse ad majorem Scotiae gloriam comme à la honte des assoupis! Long live Scotland et Visca Catalunya!

  2. Les grincheux peuvent aussi changer de point de vue. Ce n’est pas comme si le modèle qu’ils défendent était en pleine forme actuellement. Quel que soit le résultat du référendum il faudra bien tenir compte des revendications pacifiques qui montent de Glasgow et de Barcelone.

  3. Ping : Une victoire en trompe l’oeil pour David Cameron | Une bonne idée par jour

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