« Mamie Danielle » et le storytelling des jours d’après

Depuis les attentats du 13 novembre, l’actualité s’emballe et le cerveau a du mal à intégrer tout ce qu’il reçoit. En tant qu’utilisatrice active de Facebook et Twitter, en tant que journaliste qui écrit aussi sur ces sujets, je suis à la fois actrice et spectatrice de cette accélération. Je lis, je retweete, je commente parfois. Et je constate la volonté forcenée des médias traditionnels et sociaux sans distinction de faire émerger des figures positives au milieu du tumulte.

Il y a le petit garçon mignon qui constate que « les méchants c’est pas très gentil ». Il y a « Mamie Danielle » qui prononce un message de fraternité et d’unité (la vidéo est à retrouver ici précédée de 20 secondes de pub réglementaire). Il y a le jeune homme « mort en héros » en protégeant une amie.

Il y a la lettre d’un père endeuillé aux terroristes, jurant qu’il ne leur fera pas le plaisir de les haïr.

Autant de mots, d’images, qui tournent en boucle, commentés, relayés des milliers de fois, comme la preuve que l’humanité subsiste dans ce désastre.

Difficile de ne pas y voir la tentative de raconter de belles histoires pour mettre à distance la brutalité du réel.

Prenons l’exemple de « Mamie Danielle », cette grand-mère idéale qui nous touche tant. Il s’agit de Danielle Mérian, une avocate qui a lutté toute sa vie pour les droits de l’homme. Pourquoi la réduire à un personnage de Mamie Nova quand sa personnalité mérite tellement mieux? Les médias n’ont-ils vraiment d’autres choix que de céder aux simplifications?

Prenons le jeune homme « mort en héros ». J’ai été touché par les mots de son frère, qui aurait préféré « qu’il soit un lâche mais qu’il soit toujours vivant ». Quelle meilleure expression du sentiment de perte irrémédiable? Quelle différence pour sa famille qu’il ait été courageux?

Les réactions au texte d’Antoine Leiris, publié sur Facebook, reprise en une du Monde et relayée à la télévision, m’ont mise particulièrement mal à l’aise. Bien sûr, on ne peut qu’admirer la dignité de cet homme, à la hauteur d’un Martin Luther King. Mais pourquoi le désigner en icône de la résilience, en porte-parole de la grandeur d’âme cachée en tout être humain, en thérapeute de toute une nation comme l’ont fait certains commentaires? Comment se sentir réconforté par de tels mots, écrits avec le coeur brisé?

Je ressens le même malaise qu’avec la photo du petit Aylan échoué sur une plage reprise et détournée des millions de fois. J’avais écrit là-dessus en septembre. Deux mois plus tard, Libération titrait « Deux Aylan par jour ». La une n’a pas fait le tour du web.

Je ne voudrais pas gâcher l’ambiance, mais quand Antoine Leiris affirme qu’il ne ressent pas de haine, que sa douleur sera de courte durée, je me permets d’en douter. Le deuil dure longtemps, la colère en fait partie, elle est même souhaitable pour se reconstruire. Après la sidération, ce jeune veuf se réveillera avec la prise de conscience du manque irrémédiable, et il aura mille fois le droit de ressentir de la haine.

La bonne nouvelle, s’il y en a une à ce stade, c’est que la joie de vivre reviendra, pour son fils, parce que la vie est plus forte que tout. Mais pas tout de suite… Les médias et les internautes vont si vite, qui voudraient déjà que le processus soit achevé.

Quant aux mots du petit garçon apeuré, qui pense qu’il va devoir changer de maison, j’y vois l’image de l’innocence confrontée trop tôt aux horreurs du monde. Parmi les messages et les bougies aux abords des lieux des fusillades (transformés en cimetière), j’ai été particulièrement touchée par les dessins d’enfants, certains sans doute qui ont vécu la nuit du 13 novembre de très près tant leur trait est précis. Sommes-nous nous aussi des enfants qui ont besoin d’être rassurés par des doudous symboliques?

Notre monde d’images mêle sans distance l’actualité la plus crue sur les chaînes d’infos en continu et une sentimentalité de film hollywoodien parce qu’il faudrait rester positif coûte que coûte. Quand j’apprends qu’un survivant du Bataclan est capable de poster sur Instagram son brunch du dimanche matin, parce que la vie continue… J’ai du mal avec cette époque.

Je retiens l’image de la serveuse de la pizzeria Casa Nostra qui s’est réfugiée avec une cliente derrière le bar pendant la fusillade. Son récit sur Facebook est insoutenable.

Elle s’appelle Jasmine, elle a 20 ans, elle va vivre avec ces instants toute sa vie, quand les internautes qui cliquent à tout va et les médias en mal d’audience seront déjà passés à autre chose. Ce n’est pas une belle histoire, mais elle est vraie.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s