Les bonnes idées de la semaine #2

Les gens du 11

Une super idée, et ce n'est pas un média qui l'a eue

Une super idée, et ce n’est pas un média qui l’a eue – photo P.C.

J’ai habité sept ans dans le 11e arrondissement de Paris, et je suis toujours attachée au village situé entre les métros Saint-Ambroise et Voltaire avec son église qui rythme les heures, son coiffeur iranien, son boucher qui vend de la bonne viande du terroir, sa bibliothèque municipale, sa Poste et son école primaire. Loin des clichés sur le Paris bobo, c’est un quartier où les cultures cohabitent en bonne intelligence et où la municipalité joue son rôle en préemptant des locaux commerciaux pour lutter contre la mono-activité textile (en clair, les grossistes chinois qui étaient devenus omniprésents).

C’est cet équilibre que les terroristes ont attaqué en perpétrant les attentats du 13 novembre (l’un des associés des Cent Kilos, le café à l’angle de la rue Saint-Ambroise, fait partie des victimes) mais l’arrondissement ne s’est pas laissé déstabiliser en contenant le Front National à un petit 5% au deuxième tour des élections régionales (rappel de la moyenne nationale : 27%).

Le compte Instagram Les gens du 11 rend hommage à cette vie de quartier. Placé sous l’égide de la mairie du 11e et réalisé par la maison de production Chaï Chaï Films, il propose une série de portraits, principalement de commerçants, mais on y croise aussi un gardien d’immeuble, un voiturier ou un retraité sur un banc… qui se racontent en quelques questions-réponses. Les personnes rencontrées n’ont rien à vendre, elles ne sont pas des militantes du vivre ensemble, elles en sont la démonstration tout simplement.

J’habite aujourd’hui dans le 12e arrondissement, dans un quartier où la mixité sociale existe et fonctionne aussi. Et si ces microcosmes parisiens étaient des laboratoires de la réhabilitation de la « volonté de vivre ensemble » (poke Ernest Renan), loin des quartiers ghettos (de riches comme de pauvres), des grandes surfaces déshumanisées et des infos anxiogènes? Le problème de la France n’étant évidemment pas le mélange des cultures mais le chômage générateur de désespérance qui entraîne elle-même la recherche de boucs-émissaires (poke René Girard).

Les big data contre le chômage

Pas d'incantations ("il faut..."), des propositions dans le dernier numéro de Society - photo P.C.

Pas d’incantations (« il faut… »), des propositions dans le dernier numéro de Society – photo P.C.

Depuis son lancement en mars 2015, le magazine Society a fait la démonstration qu’on pouvait renouveler la presse française avec des sujets de fond et des angles originaux. De Pablo Escobar à « l’intrigant Florian Philippot », des réfugiés naufragés de Grèce aux Israéliens qui déménagent à Berlin, les reportages sont en prise avec l’époque et le monde.

Le numéro du 11 décembre, paru avant le deuxième tour des élections régionales, ne se contente pas d’incantations (le « Tout changer » de L’Obs la même semaine, riche en réflexions par ailleurs). Il propose des solutions comme le projet du « petit génie » des algorithmes Paul Duan qui s’appuie sur les big data pour développer un portail de recherche d’emploi -une sorte de super Pôle Emploi qui agrège des informations éparpillées sur le web et maximise les chances des candidats. Ou l’interview du philosophe Bernard Stiegler qui propose de généraliser le régime des intermittents du spectacle pour permettre à chacun de se réaliser en assurant un revenu minimal. Utopique? Toutes les avancées sociales ont commencé ainsi et ce n’est pas comme si le système actuel fonctionnait à merveille tel qu’il est. En tous les cas, ces idées méritent des expérimentations locales. Toujours le « think global, act local » qui a fait ses preuves.

Warhol Unlimited

"Shadows", pour la première fois en intégralité - photo P.C.

« Shadows », pour la première fois en intégralité – photo P.C.

L’exposition Andy Warhol au Musée d’Art Moderne de la Ville de Paris (jusqu’au 7 février 2016) est un peu décevante au premier abord. On s’attend à voir ses portraits colorés de Marilyn et de Liz Taylor mais parmi les sérigraphies, on retrouve une série de Jackie Kennedy, un Mao Tsé-Toung maquillé comme une pin-up et beaucoup de « Flowers ». L’exposition est surtout un prétexte pour montrer pour la première fois en Europe les 102 tableaux formant l’ensemble « Shadows », une succession d’images abstraites peintes en positif et en négatif. Le vaste espace neutre du musée est parfait pour mettre en valeur ce long ruban à l’effet hypnotique. Andy Warhol lui-même ironisait sur une oeuvre « faite pour décorer une boîte de nuit ».

L’exposition permet de retrouver l’esprit provocateur du patron de la Factory qui sabotait ses interviews à coup de réponses laconiques et dupait les douanes canadiennes avec ses reproductions de lessive Brillo plus vraies que nature. De son vivant, il devait passer pour un histrion superficiel mais le recul du temps donne sa juste mesure à sa critique de la société de consommation et du spectacle, plus féroce que jamais. Son film « Empire », huit heures de plan fixe sur l’Empire State Building, flou en noir et blanc, interroge notre rapport au temps et à la narration, surtout aujourd’hui où nous ne pouvons pas soutenir l’attention plus de quelques minutes, constamment interrompus par nos joujoux électroniques.

Sa série de chaises électriques aux couleurs pop sur fond de papier peint vache qui rit (joli coup de pub pour le groupe Bel, partenaire de l’expo) résonne avec notre époque qui réclame de la violence et de la sécurité comme elle consomme des produits. Quel artiste a une telle force corrosive et visionnaire aujourd’hui?

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