Journaliste freelance, qu’est-ce que c’est?

Le télétravail, c’est toute l’année (photo P.C.)

Plusieurs messages reçus dernièrement m’amènent à faire un petit point sur ma pratique afin de mieux faire comprendre mon métier. En effet je constate que les compétences et les contraintes des journalistes sont mal connues et méritent une explication.

Indépendant ne veut pas dire précaire

Je préfère dire que je suis freelance ou indépendante plutôt que pigiste qui a une connotation un peu péjorative. Le terme d’indépendant est trompeur car il pourrait faire croire que nous sommes des travailleurs indépendants ou autoentrepreneurs alors qu’en tant que journalistes nous travaillons pour des entreprises de presse qui rémunèrent chaque article publié en salaire. Il arrive que nous ayons aussi une activité d’autoentrepreneur pour des publications hors presse (communication par exemple) mais pour avoir la carte de presse il faut réaliser la majorité de ses revenus en salaire pour des médias. Pigiste est donc le terme qui convient pour parler de rémunération à la pige, en salaire, mais il est devenu synonyme de journalisme précaire, alors que l’on peut avoir ce statut et travailler régulièrement pour les mêmes employeurs, sans courir après le cachet. En gros, quand on est journaliste indépendant on n’est pas salarié d’une seule rédaction mais on peut travailler pour différents employeurs, sans la sécurité d’un emploi fixe mais avec la protection du salariat.

Le journalisme n’est pas de la communication

J’entends parfois que l’on confond mon métier avec celui d’influenceuse, sous prétexte que j’écris sur des marques, qui plus est dans le domaine du luxe et de la beauté. Alors certes, j’ai de l’influence car la presse écrite a encore un pouvoir de prescription, mais je le redis car ce n’est pas évident pour tout le monde, je ne suis pas payée par les marques pour parler de leurs produits. Je suis payée par les rédactions pour écrire des articles et le seul juge de mon travail est le ou la rédacteur/trice en chef. Je reçois des produits pour connaître l’actualité des marques et pouvoir réaliser des articles sur les tendances, par exemple lorsque j’écris sur les parfums pour Le Journal du dimanche, Nez ou BW Confidential. En aucun cas la marque ne me dit quoi écrire ni ne relit mes articles (je reviendrai sur ce point).

Je n’ai rien contre le métier d’influenceuse qui est du ressort de la communication et qui a son propre modèle économique : celles-ci sont payées par les marques pour réaliser du contenu intéressant et divertissant pour leurs abonnés. J’écris pour des lecteurs, pour les informer sur l’actualité et j’essaie toujours de trouver une tendance de portée générale autour des marques, pas simplement de présenter un catalogue de nouveautés. Cela s’appelle trouver un angle et cela m’amène au point suivant.

D’où viennent les idées d’articles?

C’est une question que l’on me pose souvent et qui semble beaucoup intriguer les personnes qui ne connaissent pas ce métier. On pense parfois que les idées arrivent toutes seules dans ma boîte mail mais c’est rarement le cas. Certes, je reçois plusieurs dizaines de communiqués de presse par jour mais cela ne suffit pas. Je lis la presse, j’écoute la radio, je m’informe sur les réseaux sociaux, je rencontre des créateurs ou des entrepreneurs (hors confinement), j’entretiens mon réseau constitué depuis des années sans avoir forcément de sujet précis en tête… Les expositions, les films, les séries, les discussions avec mon entourage me nourrissent aussi et me donnent des idées pour une tendance de société ou de consommation que je vais proposer au Journal du dimanche. C’est pourquoi les musées et les cinémas me manquent tellement en ce moment! D’autres fois, c’est le média qui me propose un sujet déjà défini mais je vais affiner l’angle en fonction de mes propres réflexions. Par exemple, Stratégies m’a confié récemment un dossier « Luxe et femmes » que j’ai resserré autour du féminisme et des revendications post #metoo. Trouver un angle, c’est le propre du métier de journaliste, qui ne consiste pas seulement à écrire ou à interviewer des gens mais d’abord à trouver la bonne histoire qui intéressera le lecteur.

Le luxe, c’est de l’économie

Encore une petite mise au point à propos de mon activité car j’écris beaucoup sur le luxe, les cosmétiques, les parfums, les spiritueux (mais aussi sur des sujets beaucoup plus austères comme le marketing digital ou l’industrie made in France). Il se trouve que ces secteurs suscitent beaucoup d’envie, car je suis invitée dans des lieux magnifiques, parfois à l’étranger (quand on pouvait, bis repetita), car je reçois des produits chez moi, que je fais partager souvent avec mes proches. Mais plusieurs précisions s’imposent : premièrement ces produits ne sont pas des cadeaux, ce sont des envois en avant-première pour pouvoir parler des nouveautés en connaissance de cause; deuxièmement sous prétexte que ce sont des secteurs sympathiques (ce qu’on appelle l’art de vivre), cela ne signifie pas qu’ils ne sont pas aussi sérieux. Pour rappel, le luxe et les cosmétiques pèsent lourd dans la balance commerciale française, représentent des centaines de milliers d’emplois en France, des choix industriels, des dépôts de brevet. Quand je suis en reportage chez le cristallier Saint-Louis en Alsace, j’ai l’air d’avoir la belle vie, mais j’informe sur un fleuron du luxe français qui emploie des ouvriers qualifiés, c’est une réalité de la France au même titre que la fermeture d’une usine d’électroménager.

Je garde en tête la réaction d’un rédacteur en chef dans la presse économique à qui je proposais un sujet sur une grande marque de luxe française et qui m’a rétorqué « c’est trop féminin ». Je suis désolée mais les sujets sérieux, ce n’est pas que l’automobile et le nucléaire, même si je peux aussi écrire dessus (et au passage, les femmes lisent la presse éco). Le journalisme, c’est la curiosité, surtout pas le sectarisme ou les préjugés.

Comment me contacter?

Ce message s’adresse d’abord aux attaché.e.s de presse et concerne mes méthodes de travail, chaque journaliste ayant ses habitudes. Personnellement, mon outil privilégié pour communiquer dans le cadre professionnel c’est le mail. Dans ma boîte Gmail, je lis et j’archive tous mes mails (sauf si je suis en déplacement et que les messages s’accumulent, dans ce cas certains peuvent m’échapper). J’ai des dossiers thématiques dans lesquels je range les communiqués en prévision d’un sujet, par exemple pour un dossier de Stratégies ou un spécial Noël du Journal du dimanche. Grâce aux recherches par mot clé je les retrouve quand j’en ai besoin. Parfois un communiqué ou un rendez-vous ne donneront pas lieu à un article avant plusieurs mois, cela ne veut pas dire qu’ils sont oubliés. Aussi il est très agaçant pour moi d’être relancée par téléphone, sms ou Whatsapp si je n’ai pas donné suite à un communiqué. C’est le métier des professionnels de la communication de ne pas lâcher l’affaire mais il faudrait que je compte le nombre de mails et de coups de fil que je reçois chaque jour pour faire comprendre à quel point c’est intrusif.

Qu’on ne s’y trompe pas, j’utilise aussi LinkedIn, Facebook, Twitter, Instagram pour contacter des interlocuteurs et je ne suis pas prête de me déconnecter des réseaux. Je comprends aussi qu’en période de confinement, alors que la plupart des gens sont en télétravail, il est plus difficile d’entrer en contact. J’entends beaucoup dire d’ailleurs que les gens ne répondent plus aux messages. Mais pour moi c’est la saturation numérique qui nous guette, plus que l’absence de communication. J’ai eu l’occasion de le faire savoir à certains interlocuteurs plus ou moins gentiment, comme dirait l’autre « L’homme de la Pampa parfois rude reste toujours courtois mais la vérité m’oblige à le dire » : les prises de contact intempestives commencent à me les briser menu!

Écrire, c’est un métier

On a parfois l’impression que n’importe qui peut écrire un article, mais ce n’est pas le cas. Écrire pour être lu, c’est une technique que l’on apprend parfois en école de journalisme (pour ma part, au Centre de formation des journalistes à Paris), parfois sur le tas mais qui a ses règles. Elles sont différentes de celles d’un communiqué, d’une publicité, d’un mémoire ou d’un roman. Je ne vais pas me lancer dans un cours d’écriture journalistique ici, disons qu’écrire sans faute de français et d’une façon qui retient l’attention du lecteur est un bon début. Je suis consciente que les médias font l’objet d’une grande défiance de la part du grand public, et certains dérapages ou approximations lui donnent raison. Je suis consciente aussi que l’on travaille parfois trop vite, que l’on a tendance à survoler les sujets, que la vulgarisation peut être une trahison mais encore une fois nous ne sommes ni universitaires, ni publicitaires et nous essayons de faire notre métier de la façon la plus professionnelle possible dans les contraintes de temps et de longueur qui nous sont imparties. J’estime que rendre les articles en temps et en heure, sans fautes d’orthographe, en ayant vérifié ses informations et dans le calibrage qui a été commandé fait partie du pré-requis pour tout bon journaliste et en particulier des pigistes qui sont là pour faciliter la vie du rédacteur en chef lui-même débordé (sans oublier la rédactrice en chef débordée, l’écriture inclusive est un sacerdoce).

Tout cela pour dire que les demandes de relecture des articles (heureusement rares) et même des citations sont devenues une plaie qui ralentit et déconsidère notre métier. Je conçois qu’elles se justifient s’agissant de sujets techniques, scientifiques ou économiques dans lesquels chaque virgule compte. Je comprends aussi que certains interviewés ont des postes exposés et prennent des risques en s’exprimant dans la presse. Je sais également que des propos peuvent être déformés et sortis de leur contexte, créant de la défiance envers les médias. Mais j’aimerais dire aussi que parler dans la presse, c’est accepter de s’exposer et de faire confiance à des professionnels qui n’ont pas forcément de mauvaises intentions. Trop souvent les demandes de relecture viennent comme des évidences après que l’interview ait eu lieu, sans tenir compte des contraintes de délai de bouclage des rédactions. Non seulement cela dénote une bien piètre image du journalisme, mais le risque est d’aboutir à des interviews lissées, où toutes les aspérités sont gommées, ce que l’on reproche justement aux médias et au discours politique.

J’espère que ces quelques lignes seront utiles à ceux qui connaissent mal le journalisme ou voudraient voir un peu l’envers du décor. Je précise que j’adore mon métier et que je le pratique la plupart du temps en bonne intelligence avec mes interlocuteurs.

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