La Famille, cocon ou carcan

Un livre déjà corné, que j’ai lu d’une traite (photo P.C.)

Dès que j’ai entendu parler du livre de la journaliste Suzanne Privat sur la Famille (éditions Les Avrils), j’ai été immédiatement attirée par cette histoire. Comment ne pas être intriguée par la présence d’une communauté de huit familles qui vit selon des préceptes jansénistes depuis 200 ans, pratiquant l’endogamie et habitant à deux pas de chez moi, dans les 11e, 12e et 20e arrondissements de Paris? J’ignorais totalement son existence bien qu’il y ait eu des reportages sur France Culture et une enquête fouillée dans Le Parisien. Une rapide recherche sur internet permet de le confirmer : il y a bien une récurrence de huit patronymes sur les profils Facebook et de métiers sur LinkedIn. Les femmes travaillent souvent dans la couture (et donc dans la mode, le luxe) et les hommes dans la comptabilité.

Le livre de Suzanne Privat prend le parti pris un peu agaçant de mêler l’enquête et les considérations personnelles, comme si la journaliste scientifique n’assumait pas sa démarche d’investigation. Mais je comprends aussi qu’en titrant son livre La Famille, elle interroge un vécu universel, la famille biologique et la famille choisie. Les liens du sang sont porteurs de solidarité et de sécurité, mais peuvent aussi être un carcan. Dans le cas de la communauté en question, comme dans toute expérience religieuse comparable (les Samaritains en Israël, ou les hassidiques décrits dans la série Netflix Unorthodox), on peut comprendre la complicité qui unit un groupe où les relations amicales, les loisirs, même les soins aux malades (nombreux en raison des maladies héréditaires) sont pris en charge. Il n’y a pas également de notion d’escroquerie comme dans les sectes puisque l’on n’intègre la communauté que par la naissance. Il n’y a par définition pas d’ouverture aux membres extérieurs aux huit familles d’origine. Une protection rassurante dans un monde plein d’incertitudes.

Mais quel libre arbitre pour les enfants qui naissent dans ce contexte, qui sont élevés dans une doctrine religieuse très austère, qui ne peuvent pas inviter d’amis à la maison, qui devront se marier entre cousins? Dont l’espérance de vie est d’emblée réduite… Certains ont osé quitter le groupe, parfois en dénonçant des sévices sexuels (qui existent hélas dans d’autres familles), payant leur liberté au prix fort tant la perte de repères est brutale. D’autres sans aucun doute sont heureux dans ce cadre protégé et la curiosité soudaine que leur apporte le livre doit être ressentie comme une violation de leur intimité. Qui a envie que des inconnus scrutent leurs profils Facebook à la recherche de signes de leur singularité -par rapport à quelle normalité? Ils ne font pas de prosélytisme, n’ont pas de signes ostentatoires de leurs croyances, leurs enfants fréquentent l’école publique, pourtant ils vivent en marge à leur façon. C’est assez fascinant et l’auteure se garde bien de juger, donnant la parole à des « Partis » (ceux qui ont quitté la Famille) sans dénoncer ouvertement une secte, même si la Miviludes s’est penchée sur le dossier. Un livre à lire, qui remue et bouscule les évidences.

A lire aussi : Que sait-on de la Famille?, interview de Suzanne Privat

Edit : il s’avère que l’histoire est connue dans mon quartier, même mon fils était au courant et a côtoyé des enfants de la « secte » à l’école. Effectivement ils ne vont pas à la cantine, en sortie scolaire ni aux anniversaires… Pour une journaliste je ne suis pas très bien informée!

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