Le voile de la passion

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Une jeune femme soumise, Malala Yousafzai? Non, une militante courageuse du droit des filles à la scolarisation – photo DR

Il y a plus d’un mois, je consacrais un article à la mode musulmane. J’y faisais le constat sans jugement que le marché existe et que les marques occidentales s’engouffrent dans la brèche. C’était avant les propos hostiles de la ministre du Droit des femmes Laurence Rossignol et l’appel au boycott d’Elisabeth Badinter.

Ce doit être mon côté anglo-saxon mais j’ai du mal à comprendre les réactions scandalisées (François Bayrou aussi apparemment). A ce que je sache, le port du voile n’est ni interdit ni obligatoire en France, et s’il ne me viendrait pas à l’idée de me couvrir les cheveux ou de m’accoutrer comme Kim Kardashian, je me garderais bien d’appeler au boycott de l’une ou l’autre tenue vestimentaire. Ma conception du féminisme n’est pas d’imposer ma vision du monde aux autres, et si des femmes choisissent en connaissance de cause, par coutume ou par conviction, de porter un foulard islamique, c’est leur liberté.

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Latifa Ibn Ziaten, inlassable ambassadrice de la non-violence – photo DR

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Soria Zeroual n’était pas habillée par Dolce & Gabbana aux Césars – photo DR

Par ailleurs, quand on parle de femmes voilées, de qui parle-t-on? Lorsque je pense à Malala Yousafzai ou Latifa Ibn Ziaten, je vois des femmes courageuses et opiniâtres, pas des victimes soumises. Je rappelle que le César 2016 est allé à Fatima, le portrait d’une femme de ménage qui prend le contrôle de sa vie. L’actrice principale, Soria Zeroual, était nommée pour son rôle et a participé à la cérémonie couverte d’une abaya dorée. J’y ai vu un beau symbole de la diversité et de l’ouverture culturelle de la France. J’imagine qu’Elisabeth Badinter n’y a vu qu’une image d’aliénation.

Bien sûr, on peut critiquer le mercantilisme des Dolce & Gabbana ou des Marks & Spencer qui cherchent à capter un marché, mais elles ne font pas de prosélytisme. Leur clientèle est internationale et compte aussi des musulmanes adeptes du hijab. Pierre Bergé qui s’offusque au nom du respect de la femme défendu par Yves Saint Laurent me semble bien hypocrite : ne vend-il pas dans les pays du Golfe aussi? « Cachez ce voile que l’on ne saurait voir! » s’exclament les défenseurs d’une laïcité stricte. Il existe pourtant même si cela heurte nos convictions. Quant aux femmes qui le portent sous la contrainte, en Iran ou en Arabie Saoudite, elles mènent leur propre combat et elles n’ont pas besoin de  notre condescendance qu’elles doivent trouver bien dérisoire.

La polémique sur les hôtesses d’Air France qui refusent de se voiler à l’arrivée des vols Paris-Téhéran, qui reprennent le 17 avril, me semble tout aussi disproportionnée. Premièrement les vols ont été suspendus en 2008 : comment faisaient-elles avant? Deuxièmement il est notoire que le voile est obligatoire en Iran : pourquoi s’en étonner maintenant? Troisièmement, j’estime qu’il faut distinguer le régime iranien de la population et que celle-ci a tout à gagner à l’ouverture de son pays. L’Iran et l’Arabie Saoudite sont des marchés porteurs pour de nombreux secteurs économiques français, et je connais des femmes entrepreneures françaises qui s’y rendent depuis des années. L’une d’elles me disaient qu’un client saoudien l’avait prise pour la secrétaire du patron. Le patron, c’était elle! Les échanges économiques permettent aussi de faire tomber des préjugés.

J’ai vraiment l’impression que la question de l’islam a pris un tour passionné qui empêche de penser sereinement en France. Finalement on n’a pas beaucoup avancé depuis Les lettres persanes de Montesquieu et son « Comment peut-on être persan? » « Comment peut-on porter le voile? » s’offusquent les droits-de-l’hommistes outragés. On le porte, que ça nous plaise ou non, et ce n’est pas forcément un signe d’agression envers nos valeurs. Mais plus on le stigmatisera, et plus il risque de le devenir.

N’hésitez pas à réagir, sans invective, car mon propos est vraiment de promouvoir la tolérance et le respect mutuel.

La mode halal, piège ou bonne idée?

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La campagne H&M « Close the loop » montre furtivement une mannequin voilée. Big deal!

C’est un sujet à prendre avec des pincettes tant il heurte nos préjugés occidentaux mais il correspond à une réalité : la mode halal est en plein essor. C’est une info relayée par le cabinet de tendances Nelly Rodi qui m’a mis la puce à l’oreille : en Indonésie, le gouvernement entend faire de Jakarta la capitale mondiale de la mode islamique d’ici 2020. « Les femmes indonésiennes savent combiner différents motifs, couleurs et styles pour faire de leurs hijabs les plus chics d’entre tous » affirme un créateur de mode cité par l’agence. Une inventivité célébrée par le livre Hijab Street Style, qui recense, à la manière du Sartorialist, des looks photographiés dans la rue indonésienne. Le premier pays musulman du monde est aux avant-postes d’un phénomène qui n’a pas échappé aux marques occidentales.

Comme le soulignait un article du Journal du dimanche du 24 janvier dernier, DKNY, Tommy Hilfiger, Mango, Zara et Net-a-Porter ont développé des tenues spécial Ramadan. Le Japonais Uniqlo a confié à la styliste Hana Tajima une collection pudique vendue dans sept pays. H&M a fait le buzz en montrant le mannequin voilé (et piercé) Mariah Idrissi dans sa campagne « Close the loop ». Et Dolce & Gabbana a lancé une ligne de hijabs et de abayas. Comme le rappelle cet article critique du Guardianle marché du luxe au Moyen-Orient est évalué à 8,7 milliards de dollars. Et comme semble s’en étonner ce billet d’Influencia, cela fait belle lurette que les marques occidentales rhabillent leurs égéries publicitaires pour les marchés puritains. En Arabie Saoudite, m’ont relaté des parfumeurs, les flacons de parfum sont scellés car ils contiennent de l’alcool. Aux dernières nouvelles, un boycott de ce pays pour non conformité avec nos valeurs n’est pas à l’ordre du jour.

En France, le voile est généralement considéré comme un symbole d’oppression de la femme mais dans de nombreux pays, il est obligatoire et même quand il ne l’est pas, il peut être porté avec fierté et coquetterie. Faut-il le rejeter par idéologie ou saluer les fashionistas qui parviennent à exprimer leur individualité à travers un morceau de tissu? Les marques de mode qui accompagnent le mouvement font-elles de l’appropriation culturelle ou sont-elles simplement à l’écoute de leurs consommatrices? Notre regard sur les femmes musulmanes est marqué par beaucoup de condescendance, comme l’a montrée la récente polémique sur le Starbucks de Riyad (mise en pièce par la journaliste Clarence Rodriguez sur sa page Facebook) et je préfère penser que le développement d’un secteur de la mode dans les pays concernés est une bonne nouvelle.

Que pensez-vous de l’émergence d’une mode musulmane? Je serais intéressée de lancer une conversation sur ce sujet.