Mon Paris blessé

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Place de la Nation, le soir du 11 janvier – photo P.C.

« Journaliste lifestyle, art de vivre, air du temps », pour moi ce n’est pas seulement tester des vernis à ongles et fréquenter de beaux hôtels. Depuis que je travaille en indépendante, c’est la volonté de célébrer les créateurs et les entrepreneurs, ceux qui font de la France un pays reconnu dans le domaine du luxe. C’est le choix revendiqué de parler de ce qui marche et de lutter contre l’idéologie décliniste qui mine l’état d’esprit du pays et le pousse vers les extrêmes. C’est interviewer le chef Guy Martin, le pâtissier Pierre Hermé, la sommelière Caroline Furstoss qui font honneur à la gastronomie française. C’est rencontrer Jean-Claude Ellena, Michel Almairac et Thierry Wasser, des artistes du parfum. C’est s’ouvrir l’esprit à la Fondation Vuitton et la Fondation Cartier. C’est décrypter les logiques de communication de Chanel et de Dior, des symboles de l’excellence française. Pour moi, ce n’est pas futile. C’est la France qui innove, qui exporte et qui crée des emplois.

Aujourd’hui c’est difficile de penser à autre chose que les victimes de Charlie Hebdo, de Montrouge et de la porte de Vincennes. Ces tragédies sont trop proches de moi. Sentimentalement d’abord, parce que je lisais Charlie Hebdo lorsque j’étais étudiante, parce que Cabu était le complice moqueur de Dorothée dans les Récré A2 de mon enfance, parce que je me délecte des rébus littéraires d’Honoré. Géographiquement aussi, parce que sur ce boulevard Richard Lenoir où un policier en VTT à terre a été abattu, j’emmenais mes enfants faire du toboggan dans le jardin juste en face. Parce que la porte de Vincennes, c’est chez moi à quelques mètres près, le symbole du retour à la maison quand je rentre de l’aéroport. Parce que la place de la Nation, c’est le quartier où je vis, un lieu chargé d’histoire habitué à l’effervescence des manifs mais aussi un carrefour quotidien, commerçant, que l’on traverse en toute insouciance.

Parce que j’ai trop d’amis de toutes confessions pour me dire que cela doit être brandi comme un étendard. Pour moi c’est une évidence, la France est multiculturelle, la mixité sociale une condition pour élever les enfants dans l’ouverture aux autres, la laïcité un socle pour vivre ensemble dans le respect mutuel. Que des dessinateurs pacifiques dans un pays démocratique deviennent des martyrs de la liberté d’expression, que des rues familières se transforment en décors de scènes de guerre, que les valeurs de mon pays doivent être réaffirmées face aux agressions de fanatiques, 70 ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, je n’arrive pas à le réaliser. Il me faudra du temps avant de pouvoir regarder le Paris que j’aime, les rues où je vis, sans penser à ces vies brisées.

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Des fleurs, des bougies et des stylos. Place de la République – photo P.C.

Paris a souffert maintes fois dans le passé. Le Journal d’Hélène Berr, qui a donné son nom à la médiathèque locale, Dora Bruder de Patrick Modiono, notre Prix Nobel de littérature dont nous sommes si fiers, ont décrit ce quartier du 12e arrondissement où des enfants juifs ont été arrêtés. 70 ans plus tard, on meurt encore parce qu’on est juif en France. Il y a eu Toulouse, maintenant Paris. Comme me l’a souligné une amie : « La démocratie n’est pas un acquis, c’est un combat qui ne s’arrête jamais ». Nous l’avions oublié. Il va falloir recommencer à se battre.

Parmi la foule qui affluait sur la place de la Nation ce dimanche qualifié d’historique où près de 4 millions de personnes sont descendues dans la rue, je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir dans un film de science-fiction. Bien sûr c’était indispensable que l’on soit le plus nombreux possible, mais pour moi c’était un cauchemar éveillé. Le pire est déjà arrivé, le prix à payer est trop élevé pour se réjouir de cette démonstration d’unité. Quand la réalité se met à ressembler à un roman de Michel Houellebecq, auteur génial mais au nihilisme épuisant, les temps sont durs pour les humanistes. 

Pendant cette marche, j’ai vu beaucoup de drapeaux tricolores, entendu quelques Marseillaises. Ce n’est pas l’esprit Charlie, mais il était plus que temps que les démocrates se réapproprient les symboles de la République annexés par des extrêmes dont je n’ai même pas envie de citer le nom. Il n’y a qu’en France qu’on a honte d’afficher son drapeau. Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ce sont des signes cool que l’on arbore en T-shirt sans connotation ambiguë. Les paroles de la Marseillaise sont belliqueuses, mais c’est le fruit de notre histoire, qui ne doit pas être réservé qu’aux matchs de foot. C’est le moment d’exprimer notre respect pour nos institutions, écoles, éducateurs, policiers, juges, qui sont bien démunis pour endiguer l’endoctrinement qui sape certains quartiers. Bien loin, et en même temps tout près, de la place de la Nation.

Enfin, si cette tragédie m’affecte en tant que citoyenne, elle me touche aussi en tant que journaliste. Non seulement une rédaction a été décimée en faisant son travail (vertige) mais j’ai couvert les événements pour les journaux écossais -indépendantistes, je précise- The National et The Sunday Herald. Expliquer à des lecteurs non français ce qu’est Charlie Hebdo, faire ressentir la folie de ces journées irréelles, tout en les vivant intimement au pied de chez soi, c’est une expérience que je n’oublierai jamais. Je mets ici le lien vers l’article du Sunday Herald où le professionnel se mêle au personnel.

Alors ce dimanche, quand les notes d’une cornemuse jouant Amazing Grace se sont mises à résonner sur la place de la Nation au crépuscule, la Franco-Ecossaise que je suis n’a pas pu s’empêcher d’y voir un signe. L’internationale des gens de bonne volonté.

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La liberté de penser, la seule voie possible

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Il y a des jours où les pensées positives laissent la place à la tristesse et au recueillement. Où l’ambition de diffuser de bonnes idées pour rendre le monde un tout petit peu plus agréable à vivre se fracasse sur la réalité la plus brutale. Assassiner des dessinateurs, des artistes, des hommes libres, des pacifistes qui ne se battaient qu’avec leur plume… Mourir pour ses idées en France en 2015… Une rédaction placée sous protection policière, rien que cela c’était un scandale auquel on s’était habitué trop facilement. L’espoir reviendra, les petits plaisirs de la vie reprendront le dessus mais aujourd’hui, le noir du deuil recouvre tout.

Lors de l’assassinat de l’otage Hervé Gourdel, j’avais déjà ressenti ce sentiment d’abattement face à la mort d’un homme simple, un Français ordinaire qui partait marcher en Algérie. Un homme bon, ça se voyait sur sa photo. Cette fois, cela se passe chez nous, en France, et cela touche des plumes, des voix, des visages familiers. Nous étions en guerre et nous ne le savions pas.

Ce jour de cauchemar, ce « 11 septembre français » comme on le dit déjà, je l’ai passé de la meilleure des façons possibles : en faisant mon travail. Le journal écossais The National m’a contactée pour témoigner de l’émotion ressentie en France. Je suis allée sur place, près du siège de Charlie Hebdo. J’ai discuté avec les policiers, les journalistes, les riverains venus rendre hommage ou voir, tout simplement. Quand le plus grave attentat survient à Paris depuis cinquante ans, cela attire forcément des curieux. Mais surtout, c’était le respect et la tristesse qui dominaient. Comme le soir, lors des magnifiques rassemblements de la place de la République à Paris et ailleurs en France, dans le monde. Espérons que cet élan citoyen perdurera, que les divisions ne balayeront pas tout dans une France qui rime trop souvent avec rance ces derniers temps.

En écoutant les conversations, j’ai saisi le commentaire d’un journaliste d’à peu près mon âge : « Les dessins de Cabu ont baigné toute mon enfance. On le voyait dans les émissions de Dorothée. » Le souvenir m’est revenu de plein fouet. Voilà pourquoi j’étais si triste de la mort violente de Cabu, même si j’appréciais aussi beaucoup la bonhomie de Wolinski, l’élégance d’Honoré, le courage de Charb et la mauvaise foi réjouissante de Bernard Maris. Cabu, sa voix douce, ses yeux rieurs, son humour souvent féroce mais jamais méchant, c’est mon enfance, l’enfance de tous les quadras, l’enfance assassinée.

Que dire aujourd’hui à nos enfants? Comment leur expliquer que oui, parfois, les gentils meurent à la fin? Que la violence des jeux vidéo existe pour de vrai? Et pourtant, quelle autre solution que d’être fidèle à ses valeurs, à l’humanisme, à l’art, à la culture, à la beauté, qui sont des antidotes à la laideur, à la bêtise, à l’ignorance? Comment faire autrement qu’élever ses enfants dans la confiance dans la vie et dans le respect des autres? Nous faire peur, nous bâillonner, nous dresser les uns contre les autres, c’est l’objectif des extrémistes. C’est pourquoi ils s’en prennent aux non-violents, aux innocents, comme Hervé Gourdel, comme le journaliste James Foley, comme à Toulouse… Il ne faut pas céder à leurs intimidations.

Récemment, j’ai eu l’occasion d’expliquer mon métier à des élèves de 6ème, dans le cadre d’un atelier sur les médias. Parmi leurs questions, très pertinentes, il y en a une qui m’a frappée : « Est-ce que votre métier est dangereux? » Je leur ai expliqué que je n’étais pas reporter de guerre, mais que les intimidations, les menaces, les pressions existent. Ce n’est pas un métier confortable, même si l’on nous prend parfois pour des privilégiés. Mais mourir en France parce que l’on s’exprime dans un média, je ne pensais pas que c’était possible.

Alors plus que jamais, parce que c’est nous qui sommes dans le vrai et pas une bande d’illuminés hélas plus nombreux, plus déterminés et plus proches que l’on ne l’imaginait, il faut défendre la liberté d’expression, la liberté de penser et la liberté, même, de choquer.