Dossier design dans Stratégies

Un dossier paru le 18 juin

Ce dossier aurait dû paraître en avril en même temps que le Grand Prix Design de Stratégies mais un petit virus en forme de couronne est passé par là… J’ai donc actualisé mes interviews à l’aune de l’actualité mais le fond reste valable : les designers n’ont pas attendu la crise sanitaire pour s’occuper des enjeux sociaux et environnementaux de la planète. Certaines agences ont fait la démarche d’être certifiées B Corp, d’autres ont créé le poste de responsable du développement durable ou ont intégré les 17 objectifs des Nations Unies dans leur travail au quotidien.

Du côté des entreprises, L’Oréal, Unilever, Nestlé s’engagent dans la réduction ou le remplacement du plastique issu du pétrole. Les industriels qui ont contribué à la pollution des océans et aux émissions de gaz à effet de serre sont-ils les mieux placés pour apporter des solutions? C’est un débat mais on peut aussi se dire que quand des multinationales prennent des mesures, l’impact est important. L’Oréal vient d’ailleurs d’annoncer aujourd’hui son programme L’Oréal pour le futur qui fixe ses ambitions pour le développement durable d’ici 2030.

Dans ce dossier, je signe aussi un article sur la nouvelle tente Quechua 2 seconds, qui se replie beaucoup plus facilement, et une enquête sur les formations au développement durable dans les écoles de design. La version numérique du magazine est à retrouver dans ce lien (pages 26 à 32 et pages 42-43) : http://intescia.visuamobile.com/reader/6bebb409-8dce-d49c-14fa-f55162af6e8e/STG/editions/3569a054-571d-af57-a380-d7cd47ec1729/read?eid=3569a054-571d-af57-a380-d7cd47ec1729&ts=1592381752&u=&ck=8338dc40b10b2fa66bc0ac1457478181cc32dfa9&type=html

Une bonne idée par jour : faire comme on peut

Un vrai bouquet de fleurs! Une délicate attention de Martini et de son agence Ogilvy pour le lancement d’une nouvelle gamme sans alcool. L’impression que la vie reprend un peu comme avant (photo P.C.)

Je termine ma série quotidienne de bonnes idées de confinement, alors que l’on aborde une nouvelle phase de la crise sanitaire. Je continuerai de relayer à l’occasion des initiatives qui me semblent positives et utiles. Pendant quelque temps encore, nous allons vivre sans contacts physiques, sans musées, sans concerts, sans restaurants, sans voyages, car le virus est toujours là. Ce n’est pas une situation normale et il faudra trouver des ressources en nous et chez les autres pour continuer de tenir. Depuis le début, nous faisons ces efforts pour soulager les professionnels de santé qui ne peuvent pas absorber un afflux de patients dû à une maladie nouvelle et cette réalité n’a pas changé. Il y a aussi des gens qui sont malades et tristes pour d’autres raisons, il ne faut pas les oublier et être reconnaissant si on a la chance d’être épargné.

Il existe de nombreuses façons d’être acteur de cette crise et pas seulement un figurant impuissant. J’en ai recensé plusieurs au fil des jours et j’en retiens quelques-unes :

faire un don à une association d’aide aux personnes en difficulté, à la recherche ou aux hôpitaux

donner son sang

être bénévole pour fournir des gâteaux, des crèmes pour les mains, des visières ou des surblouses aux soignants. Oui ce devrait être à l’État de le faire mais l’urgence est là

-consommer local : commander des paniers à des producteurs de sa région, acheter à emporter chez un restaurateur, privilégier les produits fabriqués en France qui préservent les emplois français et l’environnement

-cuisiner pour soi et ses proches 😉 C’est bon pour le moral, c’est meilleur et moins cher que la nourriture industrielle. On a tous pris des kilos mais si en plus de l’enfermement on doit se priver et culpabiliser c’est l’enfer!

-si on n’aime pas cuisiner il y a plein d’autres occasions d’entretenir le lien avec son entourage : partager ses conseils de lectures ou de séries, s’envoyer des photos, des poèmes, des méditations, faire des apéros à distance, téléphoner tout simplement…

-se déconnecter des médias en continu et des réseaux sociaux. S’informer c’est bien, se saturer l’esprit avec des nouvelles anxiogènes qui tournent en boucle c’est toxique

-et bien sûr toujours respecter les gestes barrières, masques, lavage de mains, désinfection des surfaces. Dans l’attente d’un traitement c’est le seul bouclier possible.

Je relaie ce message que j’ai trouvé sur Instagram. Il émane de l’auteur et thérapeute Emma Zeck et j’adhère à son discours de lâcher-prise. On n’est pas obligés d’être productifs pendant cette période. Au contraire c’est la productivité à tout prix qui épuise la planète et nous avec. Pendant ce confinement ce sont les relations humaines qui nous ont manqué et nous ont aidés, pas les possessions.

Une invitation à être indulgent avec soi-même

Une bonne idée par jour : La Bulle d’Espoir

Une initiative à retrouver sur les réseaux sociaux

Les soignants appellent à l’aide : avec le surcroît d’activité dans les hôpitaux, leurs mains qu’ils lavent à longueur de journée au savon ou au gel hydroalcoolique sont à vif! Les marques de cosmétiques ont livré des milliers de flacons de crèmes pour les mains dans les établissements de santé mais les livraisons tardent à arriver dans certains services et les équipes se retrouvent en situation critique. Pour suppléer l’action de l’État et des entreprises privées, les consommateurs peuvent jouer un rôle en participant à La Bulle d’Espoir. En faisant ses courses au supermarché, on achète des savons liquides et des crèmes pour les mains. On les laisse à l’entrée du magasin dans des cartons identifiés par des affichettes. Les produits sont livrés dans les hôpitaux qui en ont besoin en partenariat avec Kapten et Carton Plein. Chacun peut devenir ambassadeur de La Bulle d’Espoir en allant voir le directeur de son magasin le plus proche avec des affiches et en relayant les dons auprès des hôpitaux.

Les soignants sont vraiment reconnaissants, c’est une solidarité formidable pour eux

C’est une initiative lancée par deux professionnelles de la communication, Barka Zerouali et Bouchra Réjani. Elles ont activé leur réseau pour répondre à l’urgence, pour le moment ça fonctionne surtout à Paris et en région parisienne mais c’est une contribution à l’urgence car les professionnels de santé vont continuer à manquer de tout. La crise est loin d’être finie!

Actuellement ce qui manque cruellement, outre les masques, ce sont les surblouses, qu’elles soient lavables ou jetables. Une solution serait d’adapter les voiles d’hivernage utilisés par les jardiniers pour protéger les plantes du froid. Les jardineries, magasins de bricolage sont mis à contribution. Du bricolage, c’est un peu à quoi ressemble cette gestion de crise mais il ne sert à rien de rester les bras croisés en se lamentant des manquements des pouvoirs publics. Chaque geste compte 👏

Une bonne idée par jour : être utile

L’épisode « Le Hameau » de la série L’Effondrement, visible sur YouTube. Faut-il forcément faire un métier manuel pour avoir le droit de survivre à une catastrophe? (photo AlloCiné)

Depuis le début du confinement, on a beaucoup parlé des métiers les plus utiles dans la gestion de la crise, les professionnels de santé, les employés de supermarché, les éboueurs et tous les salariés qui assurent la continuité de l’activité pour que l’eau, l’électricité, internet soient délivrés aux utilisateurs. Beaucoup de Français en télétravail ou au chômage partiel ont pu se poser la question de l’intérêt de leur métier, pas directement indispensable dans l’état d’urgence. On a même entendu que les métiers les plus utiles à la société étaient les plus mal payés, ce qui oublie un peu vite le rôle des médecins et des chercheurs en virologie, pas exactement des derniers de cordée, dans la lutte contre la maladie.

Je n’aime pas ce discours sur l’utilité, qui rappelle la révolution culturelle de Mao qui envoyait les porteurs de lunettes dans les champs. Dans un épisode de la série L’Effondrement visible sur YouTube, des rescapés sont triés selon l’intérêt de leur savoir-faire : un ébéniste a plus de valeur qu’un commercial au temps du survivalisme. Actuellement il est plus utile d’avoir un diplôme en médecine ou d’aller récolter des légumes qu’être artiste ou guide touristique, mais qui pourrait contester l’importance de l’art et de la culture pour affronter des difficultés? Les restaurants, les théâtres, les musées sont fermés parce qu’un virus invisible nous menace, pas parce que ces activités sont superflues. Et quand bien même on exerce un métier futile ou un « bullshit job » qui nous ennuie, cela signifie pas que l’on est inutile à la société ou que l’on ne peut pas se réaliser dans autre chose que son travail. La crise sanitaire pose la question du sens que l’on donne à son métier et de la reconnaissance des emplois mal payés, pas de la valeur des personnes en tant que telles.

Pendant cette épreuve, chacun peut être utile en faisant un don à une association, en aidant un voisin, en remontant le moral d’un ami, en s’occupant de ses enfants ou en respectant tout simplement le confinement pour soulager les hôpitaux. La plupart de ces actes sont invisibles et ne mettent pas leurs auteurs en danger, mais ils n’en contribuent pas moins à la cohésion de la société. Lorsque le virus sera sous contrôle comme on l’espère tous, les professions en première ligne pourront se mettre en retrait pendant que l’arrière reviendra au premier plan pour faire redémarrer l’économie. Chaque vie est précieuse et il ne faut pas laisser dire qu’il y a des utiles et des inutiles dans la société.

Une bonne idée par jour : acheter français

soutenonsnosentreprise.fr, un site pour favoriser l’achat français

La crise sanitaire mondiale que nous traversons repose la question de la relocalisation des industries. On l’a vu sur les masques et les tests, la délégation de certaines fabrications à d’autres pays a fait perdre du temps à la France dans la lutte contre l’épidémie. Pendant le confinement, les distributeurs s’engagent à privilégier les produits agricoles français, ce qui garantit des débouchés à des cultures qui doivent être récoltées.

Afin de soutenir les entreprises françaises, l’appellation Origine France Garantie et la plateforme de financement participatif Tudigo lancent une opération solidaire en trois volets : acheter français, prêter de l’argent à des TPE et PME, donner à une cagnotte. Le site soutenonsnosentreprises.fr recense toutes les initiatives à défendre. Encore une fois, c’est le consommateur qui a le pouvoir en choisissant les achats qui ont du sens : le dernier smartphone à la mode fabriqué dans des conditions sociales et environnementales déplorables qu’il changera dans un an, ou une production locale d’alimentaire ou de cosmétiques qui font vivre des salariés à côté de chez lui? Difficile d’arguer que le made in France coûte cher quand on dépense sans rechigner des dizaines d’euros par mois en abonnements à internet et à des plateformes de streaming (souvent américaines). Tout est question d’arbitrage et du coût réel de ce que nous achetons.

Cela fait des années que j’écris sur le « made in France », principalement dans Le Journal du dimanche. Je me tue à dire qu’acheter français n’est pas un mot d’ordre nationaliste mais une garantie de créations d’emplois et de cohésion sociale. La France est allée trop loin dans la destruction d’emplois industriels et a toutes les peines aujourd’hui à retrouver des savoir-faire dans le textile notamment. J’espère que cette crise remettra en cause une mondialisation excessive, même s’il y a fort à parier que la Chine fera pression pour que l’on continue d’acheter ses produits. Une consommation plus locale, plus raisonnée, dans tous les pays, peut cependant assurer une mondialisation plus responsable et moins coûteuse pour l’environnement.

Une bonne idée par jour : il faut soutenir Emmaüs

Emmaüs est un acteur essentiel de l’économie sociale et solidaire à même de construire un monde plus juste et plus durable. Ses boutiques fournissent une activité aux compagnons et une aide aux personnes démunies et donnent une seconde vie à des objets pour lutter contre le gaspillage. Mais avec la crise sanitaire, son réseau est fermé et l’association n’a plus de revenus. Pour la première fois de son histoire, elle fait appel aux dons afin de traverser le cap. Ce serait vraiment trop triste qu’elle ne tienne pas le coup. On peut faire un don sur ce site, ponctuel ou régulier, en bénéficiant d’une réduction fiscale. Et lorsque l’activité reprendra, on ira acheter des vêtements et des meubles d’occasion plutôt que d’entretenir le marché du neuf coûteux sur le plan social et environnemental.

Une bonne idée par jour : aider un restaurant

Chez Laïa le 27 février 2020. Quand retournerai-je dans ce chouette restaurant du boulevard Voltaire? (photo P.C.)

Avec la culture et le tourisme, les bars et les restaurants sont des activités durement touchées par le confinement. Et on ne sait pas quand ils pourront à nouveau ouvrir normalement. Beaucoup d’entre eux redémarrent sous la forme de vente à emporter ou de livraison (voir par exemple le site jaimemonresto), mais la sécurité sanitaire n’est pas optimale.

Une solution pour aider les établissements indépendants aux finances fragiles est d’acheter des repas à l’avance, à consommer lorsqu’ils rouvriront. C’est une façon de leur permettre de constituer une trésorerie pour payer leurs charges fixes, et d’anticiper les commandes à venir. La Fourchette recense par exemple les restaurants de quartier qui proposent des bons prépayés sous l’onglet Aidons nos restaurants. Autre initiative : Sauve ton resto avec Hemblem, Cityvent et Le Pot Commun. Parce qu’un bon repas au restaurant fait partie du sel de la vie, il est logique d’aider ces commerçants déjà pénalisés par les grèves et les (débordements en marge des) manifestations des gilets jaunes.

Confinés, les restaurateurs font aussi preuve de solidarité en fournissant des repas aux personnels soignants ou aux défavorisés, comme l’association Les Bistrots Pas Parisiens Solidaires ou Moma Group (La Gare, Le Boeuf sur le toit, Manko, Rural by Marc Veyrat…) au profit de la Pitié Salpétrière mais il y en a beaucoup d’autres. Sans oublier les chefs qui nous régalent de leurs recettes à reproduire chez soi.

Quelques articles qui parlent des initiatives des restaurateurs pendant la crise :

https://www.lefigaro.fr/gastronomie/aider-nos-restaurants-quelques-options-a-la-carte-20200417

https://www.01net.com/actualites/confinement-les-sites-pour-aider-vos-restaurants-et-bars-preferes-1893533.html

https://www.sortiraparis.com/actualites/coronavirus/articles/214666-solidarite-comment-aider-les-commerces-restaurateurs-et-producteurs

https://www.lci.fr/emploi/payez-maintenant-consommez-apres-le-confinement-ces-initiatives-pour-aider-restos-et-bars-2150446.html

La chute de Las Vegas

Photo Steve Marcus, Reuters, parue dans Paris Match. Comment un monde qui a créé de telles inégalités pourrait reprendre son activité comme avant?

Les images de sans abris allongés sur un parking de Las Vegas, au pied d’hôtels vides, brisent le coeur. Elles montrent toute la superficialité d’une ville bâtie sur du sable, ultra climatisée pour rendre supportable un climat désertique, dédiée à un divertissement devenu dérisoire en temps de crise sanitaire. Comme dit l’adage « Ce qui se passe à Vegas reste à Vegas ». Dans un pays puritain comme les États-Unis, la capitale économique du Nevada est l’endroit où l’on peut s’autoriser tous les excès : claquer ses économies au casino, acheter une prostituée, se saouler, faire un mariage express… avant de tout oublier comme dans le film Very Bad Trip et de retrouver sagement sa vie ordinaire. Dans cette période où il faut gérer l’urgence, la ville du jeu créée par la mafia est exposée dans toute sa vacuité.

Une certaine idée de l’enfer (photos P.C.)

J’ai eu la chance de voyager plusieurs fois aux États-Unis l’année dernière, pour le travail et pour les vacances. J’ai été invitée à Las Vegas par les montres Tudor pour assister aux concerts de Lady Gaga, qui est égérie de la marque. C’est un endroit extra-ordinaire au sens propre qu’il faut avoir vu une fois dans sa vie. On est ébahis devant les jets d’eau du Bellagio, vus dans Ocean’s Eleven, les néons qui clignotent, le Trump Hotel entièrement doré, la fausse pyramide, la fausse Tour Eiffel, la fausse Venise… C’est le royaume du fake, du mauvais goût, du clinquant, de la gabegie d’argent et d’énergies fossiles. En voyant Las Vegas au temps du réchauffement climatique, on pressent déjà sa fin. C’est une ville sans avenir, car on ne peut pas imaginer un Vegas écolo. Sa raison d’être même est l’inverse du développement durable!

Il existe pourtant un Las Vegas moins connu, que j’ai eu aussi la chance de visiter. Le district de Fremont, l’ancien quartier des casinos avant le Strip, est devenu un haut lieu du street art, soutenu par le mécénat de l’entrepreneur Tony Hsieh. Beaucoup des artistes et des guides touristiques de ce quartier sont les enfants des employés de casinos qui ont envie d’une autre vie que leurs parents. Ils ont grandi à l’ombre des hôtels et veulent que leur ville existe pour d’autres raisons que les machines à sous. Fremont laisse entrevoir un Las Vegas sans voitures, avec des restaurants bio et des jardins urbains. Au Neon Museum, on visite les enseignes obsolètes de l’ancien Vegas au charme rétro. Nous avons La Joconde et Le déjeuner sur l’herbe, ils ont leurs devantures décaties. Et l’on se dit que ce Las Vegas-là, qui n’oublie pas son passé, a peut-être un avenir.

La consommation avant / pendant / après le Covid-19

Jusqu’ici tout va bien (photo DR)

Comme le rappelle l’humoriste Thomas VDB dans une récente chronique sur France Inter, « Ok c’est une pandémie, mais une pandémie avec pâtisseries ouvertes ». Quelles que soient les mauvaises nouvelles et les inquiétudes pour ses proches, et dans le strict respect des gestes barrières, on peut reconnaître que les efforts demandés aux confinés de l’arrière ne sont pas héroïques. Si tant est que les mesures de confinement ne durent pas trop longtemps avec des conséquences inévitables sur les approvisionnements (les chauffeurs routiers commencent à se rebeller), nous n’en sommes pas encore au grand effondrement prédit par les collapsologues. Et l’on peut réfléchir calmement aux conséquences de cette crise mondiale sur la consommation.

Il est intéressant de noter que les entreprises qui jouent un rôle de premier plan dans la gestion de la crise sont aussi celles qui ont été le plus critiquées ces dernières années : l’agroalimentaire qui continue de tourner pour approvisionner les magasins, le transport routier qui assure la logistique, la grande distribution qui reste ouverte pour les achats de première nécessité, l’industrie pharmaceutique qui travaille à la mise au point d’un traitement… On a beaucoup parlé de « l’agribashing », la critique de l’agriculture productiviste utilisatrice de pesticides, mais il ne viendrait à l’esprit de personne d’attaquer à l’heure actuelle les exploitations qui continuent de produire de la viande, du lait, des oeufs, du blé, des fruits et légumes… On peut avoir fait le choix pour soi-même de consommer moins de produits animaux ou d’acheter local mais ces solutions ne sont pas suffisantes pour nourrir un pays de 66 millions d’habitants en confinement.

De même il est paradoxal de vouer aux gémonies les « big pharma », les grosses entreprises pharmaceutiques, quand la sortie de pandémie ne peut passer que par la découverte d’un vaccin ou d’un traitement. À moins de miser cyniquement sur une immunité de groupe avec des millions de morts prématurées à la clé, les « antivax » sont mis face à leurs contradictions : la polio ou la diphtérie n’ont été éradiquées de nos contrées que parce que suffisamment de bébés ont reçu une piqûre dans les fesses.

La crise sera-t-elle favorable aux marques « patrimoniales » comme La Vache qui rit ? (photo Team Créatif)

Concernant les comportements des consommateurs, on suivra de près les études des instituts spécialisés Kantar et Nielsen qui commencent déjà à livrer quelques données sur le début du confinement. Elles donnent des indications sur de grandes tendances, pas encore sur des marques en particulier. Quelles seront les gagnantes et les perdantes de cette période? Une étude d’Havas en 2019 a montré que près de 80% des marques pourraient disparaître dans l’indifférence générale. Elle a provoqué un branle-bas de combat parmi les publicitaires et les marketeurs qui se sont empressés de définir la « raison d’être » de leur marque, afin qu’elle continue d’exister. Pendant la crise sanitaire, les acheteurs se précipitent vers les produits de première nécessité sans se soucier de la marque (pâtes, riz, papier toilette, marqueur de civilisation) mais on peut aussi faire l’hypothèse qu’ils se réfugient vers des références connues, rassurantes : La Vache qui rit, Danette, Nutella, chocolat Milka… pour autant qu’ils en ont les moyens. Autant de marques industrielles mais « patrimoniales », au bon goût de nostalgie. Quand on voit le nombre de comptes Facebook qui affichent des photos d’enfants puisées dans les albums de famille, on se dit qu’on a particulièrement besoin de se raccrocher au passé actuellement. Un indice : Mamie Nova communique ce mois-ci en télévision sur sa gamme « gourmand fondant chocolat ». Recettes de grand-mère + gourmandise + marque de grande consommation = on est en plein dans la tendance!

Une publicité qui respecte les règles du confinement

Et après? La fin de la pandémie verra-t-elle l’adoption d’une consommation frugale parce qu’on aura compris la vraie valeur des choses ou une ruée vers l’hyperconsommation car on aura été privés? Les grands gagnants seront-ils les industriels qui auront prouvé leur force de frappe pendant la crise (les champions français LVMH, L’Oréal, Chanel sont au rendez-vous de l’urgence) ou les petits acteurs réactifs comme 1083 qui fabrique des masques, les producteurs qui livrent localement? Les touristes vont-ils à nouveau se précipiter dans les lieux surexploités qui trouvent un répit actuellement (les eaux claires de Venise en sont le symbole) ou vont-ils accepter de sacrifier des voyages pour le bien de la planète? Et si le monde n’était pas aussi binaire et que l’on pouvait avancer ensemble avec responsabilité? En attendant de le savoir, restons chez nous autant que possible.

Le journalisme à l’épreuve

La presse écrite subit la triple contrainte de la fermeture des kiosques à cause du confinement, de la faillite annoncée du distributeur Presstalis et de la propagation des fake news sur les réseaux sociaux

Alors que nous vivons un événement majeur par son ampleur et ses répercussions, nous avons plus que jamais besoin d’un journalisme pluraliste de qualité, qui vérifie ses sources, qui distingue les faits du commentaire, qui court-circuite les fake news. Car celles-ci se propagent plus vite que le virus dans une population ultra-connectée et légitimement inquiète face à un danger inédit.

À partir de la mise en place du confinement comme stratégie pour ralentir la progression de l’épidémie, les médias ont à la fois réduit la voilure sur les sujets les moins prioritaires et déployé leurs forces sur le suivi de l’actualité. Pour la presse écrite en particulier, la situation est problématique car les kiosques ferment les uns après les autres, la faillite du distributeur Presstalis est imminente et les internautes rechignent à payer pour l’information en ligne. Eric Fottorino, le fondateur du 1, de Zadig et d’America, l’explique très bien dans cette interview à France Info. Certains ont fait le choix de mettre leur contenu à disposition gratuitement pendant la durée de la crise au nom du libre accès à l’information vérifiée, comme Challenges qui s’explique par la voix de son directeur de la rédaction Vincent Beaufils : « Dans une période si troublée, il nous semble urgent de ne pas laisser se propager les approximations, pour ne pas parler des fausses informations. »

Un abonnement et un calepin gratuit : l’hebdomadaire économique britannique The Economist a été critiqué pour son marketing opportuniste

D’autres au contraire continuent de faire payer leur contenu, comme Le Monde qui fait un travail remarquable pour couvrir tous les aspects de la crise sanitaire. Cela peut leur être reproché sur le thème « vous profitez de la situation alors que vos informations sont d’utilité publique » mais il faut préciser plusieurs choses :

-les rédactions ne sont pas des services publics, ce sont des entreprises privées et le journalisme de qualité a un coût (le salaire des journalistes en premier lieu, qui n’est franchement pas mirobolant);

la presse régionale papier démontre son rôle de lien social en imprimant les attestations de déplacement dérogatoire pour les personnes qui n’ont ni internet ni imprimante, ça vaut donc la peine de se déplacer dans les quelques kiosques à journaux encore ouverts;

-même l’audiovisuel public n’est pas gratuit, nous y contribuons tous par la redevance. Quant à l’audiovisuel privé, il bénéficie de publicité car les supermarchés sont ouverts et les annonceurs de la distribution et de l’automobile communiquent toujours;

-lors de la sortie du confinement, comment justifier de faire payer un abonnement à des lecteurs qui auront pris l’habitude de la gratuité? Et si l’information, aussi cruciale actuellement, est fournie gratuitement aujourd’hui, pourquoi serait-elle payante dans une situation normale?

À titre d’exemple, j’utilise Twitter comme fil d’info en suivant les comptes des principaux médias, plus quelques journalistes dont la lecture de l’actualité m’intéresse. Ces derniers temps, j’ai pu noter le grand professionnalisme des médias de référence (France Inter, Le Monde, Libération, Le Figaro, BBC, The Guardian, New York Times…) mais des dérapages de la part de journalistes qui cèdent à la panique. Sans citer de noms, j’en ai vu relayer des messages alarmistes non sourcés, des montages vidéo orientés, des informations qui se révèlent fausses, des analyses sur des sujets qui ne sont pas de leur compétence, voire des opinions à l’emporte pièce publiées sous le coup de l’émotion.

Tout le monde est affecté par cette actualité et les réactions épidermiques sont compréhensibles. Mais il est d’autant plus nécessaire de garder son sang froid, surtout lorsque l’on compte plusieurs milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux. Nous l’avons déjà vécu lors des attentats : il y a assez de démagogie et de manipulations qui circulent pour que les personnes de bonne volonté gardent la tête froide.

On récapitule pour les journalistes et les autres :

-avant de poster un message sur les réseaux sociaux, on se demande s’il est indispensable, là tout de suite, ou s’il répond à un besoin de se défouler ou d’évacuer son angoisse;

-on ne relaye pas un message non sourcé, non signé, qui provient « du fils du cousin d’un ami médecin »;

-on ne participe pas à la psychose avec des messages inutilement anxiogènes, l’actualité est assez dramatique comme ça;

-on parle pas d’un sujet qu’on ne maîtrise pas, par exemple on ne commence pas un message par « je ne suis pas médecin, mais »;

-on lit un article avant de le commenter sur la base du titre; s’il est payant on ne crie pas au déni de démocratie;

-on ne relaye pas les messages du compte Conflits_fr qui ne vérifie aucune de ses infos. Cet article de Numerama explique très bien son principe. Personnellement je l’ai masqué très tôt;

-on suit les publications d’AFP Factuel, Checknews de Libération et Les Décodeurs du Monde qui font un travail de fourmi pour débusquer les manipulations.

C’est comme respecter la distanciation sociale : si l’on se tient à distance des comptes toxiques, on ralentit la diffusion du virus de la désinformation qui, pas plus que le Sars-Cov-2, ne peut être totalement arrêté, hélas.