La beauté selfie ready

C’est l’obsession du moment, depuis longtemps déjà, mais qui trouve sa traduction dans les propositions des marques. Le selfie partagé sur les réseaux sociaux demande une peau, un maquillage et des cheveux parfaits, et L’Oréal Paris qui conçoit désormais ses développements de produits en fonction des « millennials », les 18-34 ans encore appelés « digital natives », lance des produits adaptés. Sa nouvelle gamme Infaillible Paint annonce la couleur : c’est une palette qui tache, avec des teintes saturées à poser en aplat sur les lèvres et les yeux pour impressionner l’objectif de son smartphone et engranger les likes. La plupart des journalistes trentenaires et quadras avec qui j’assistais à la présentation presse, en octobre dernier, se sentaient dépassées.

L’Oréal Paris pousse encore plus loin la logique en lançant une gamme de coloration pour cheveux conçue intégralement avec des « influenceuses », des blogueuses suivies par des milliers de followers grâce à leurs conseils beauté (certaines ne prennent même plus la peine d’écrire un blog et se contentent de poster des photos sur Instagram, avec tout autant de succès). Colorista propose des teintes rose, mauve, bleu, en teinture permanente ou éphémère, dans des packagings aux effigies des blogueuses elles-mêmes, dont la remarquée Elsa Snakers, du blog elsamuse.

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La semaine dernière, lors de la présentation du nouveau sérum de SkinCeuticals (groupe L’Oréal aussi), le médecin esthétique Maryse Matéo Delamarre confirmait cette tendance parmi les jeunes filles d’une vingtaine d’années qui demandaient des injections d’acide hyaluronique dans les lèvres pour réussir leurs duck faces autoportraits. Un mouvement encouragé par les people face auquel les médecins sont embarrassés, entre la tentation d’accueillir une nouvelle clientèle qu’ils pourront accompagner des années et la nécessité d’éviter certains abus. Dans un article sur la chirurgie esthétique pour le Journal du dimanche, j’expliquais déjà la tendance des jeunes femmes qui réclament le postérieur de Kim Kardashian et Nicki Minaj, parfois contre toute logique physiologique.

Au salon Cosmoprof à Hong Kong, dont je parlais ici, j’ai aussi assisté à la conférence de la spécialiste des tendances Florence Bernardin, qui m’a appris l’existence de cosmétiques pour les utilisatrices de smartphones sujettes non seulement aux agressions par la lumière bleue des écrans mais aussi par le relâchement de la peau dû à l’orientation du visage vers le bas! Par contraste, les adeptes du selfie veulent un bel ovale du visage et se font aider par des outils de massage inspirés de la médecine chinoise. Comment dit-on déjà? On vit une époque formidable.

Cependant je me demande si les marques ne devraient pas déjà anticiper l’étape suivante. Quand on voit que l’influenceuse en chef Kendall Jenner s’est déconnectée d’Instagram pendant une semaine parce qu’elle trouvait qu’elle y passait trop de temps et que Justin Bieber a déclaré qu’Instagram était le diable, le ras-le-bol de la génération Y n’est pas loin et l’on peut s’attendre à une vague de déconnexion -au moins temporaire. De quoi semer la panique parmi les annonceurs qui déboursent des sommes folles pour s’offrir des mentions sur le réseau social propriété de Facebook.

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Il y a une vie après la Crème de huit heures

Elizabeth Arden fait partie, avec Helena Rubinstein et Estée Lauder, de ces entrepreneuses de la beauté qui ont fondé des empires à la force de leur ambition. Elles ont connu des fortunes diverses. La dernière a eu sans doute la plus belle postérité, en donnant son nom à un groupe mondial dont la famille tient toujours les rênes. Helena Rubinstein fait partie du portefeuille des marques de luxe de L’Oréal, qui ne sait que faire de ce laboratoire d’innovation.

Article paru le 18 octobre dans Le Journal du dimanche

Article paru le 18 octobre dans Le Journal du dimanche

Le sort d’Elizabeth Arden est mitigé. C’est une multinationale qui gère des parfums de célébrités comme Justin Bieber et Britney Spears – et se fait chahuter à Wall Street. Mais c’est aussi le fabricant de la mythique Eight Hour Cream, la crème de huit heures connue pour ses vertus hydratantes. En France, elle n’est même connue que pour cela, alors qu’elle aurait le potentiel d’être un acteur global sur tous les axes (soin, parfum, maquillage).

Pour revenir à l’esprit des Parisiennes, Elizabeth Arden a ouvert un pop up store dans le 16e arrondissement, qui présente toutes ses références et des conseils personnalisés comme au Red Door Spa de Union Square à New York. Elle souhaite aussi développer sa présence porte par porte en signant des exclusivités avec Sephora, Nocibé… J’ai interviewé Axel Lecomte, le DG France, pour l’article paru hier dans Le Journal du dimanche.

La marque a inauguré un pop up store dans le 16e arrondissement - photo Cécile Cellerier

La marque a inauguré un pop up store dans le 16e arrondissement – photo Cécile Cellerier

L’humour est-il un art de vivre? Vous avez trois heures.

Passée la sidération de l’actualité traumatisante des dernières semaines, la vie reprend son cours, avec ses sujets légers, ses rendez-vous qui font penser à autre chose. Quoique… Comme une persistance rétinienne, le souvenir des événements s’imprime partout, resurgit aux moments les plus inattendus. La semaine dernière, j’assistais à la conférence « L’homme avenir du luxe », organisée par la régie publicitaire de M le magazine du Monde (ma Bible du vendredi, moi qui n’ai d’autres liturgies que les beaux reportages).

Le 20 janvier, on a parlé des hommes, de luxe et de bien d'autres choses à l'invitation de M Publicité-Régie Obs. Béline Dolat, rédactrice en chef adjointe de M le magazine du Monde, animait le débat.

Le 20 janvier, on a parlé des hommes, de luxe et de bien d’autres choses à l’invitation de M Publicité-Régie Obs. Béline Dolat, rédactrice en chef adjointe de M le magazine du Monde, animait le débat- photo P.C.

Les intervenants devisaient aimablement sur les habitudes de consommation de la gent masculine, qui « a besoin d’être prise par la main » selon Maud Tarena, directrice du département homme du Bon Marché Rive Gauche. Confirmation de Marc Menasé, le fondateur du site Menlook, qui a rappelé que « les sous-vêtements pour hommes sont achetés à 40% par les femmes ». Il est vrai que les hommes achètent aussi de la lingerie pour leur compagne, mais on n’est pas dans le même registre. Faire la chasse aux slips kangourous, c’est une question de dignité!

Bref, on était loin de l’enfance fracassée des frères Kouachi, et quand Thierry Richard, fondateur du « club privé pour hédonistes modernes » Les Grands Ducs (700 membres à Paris) a parlé de « logique de partage et de vivre ensemble une expérience », je me suis demandé si c’était cela l’avenir de la société française : le vivre ensemble, mais entre soi. Chacun dans son club, sa chapelle, ses références, Saint-Germain des prés ou la cité Curial dans le 19ème, sans velléités de lancer des ponts entre eux.

Marc Beaugé, le chroniqueur style de M, a détendu l’atmosphère en avançant que l’humour pouvait être une façon de toucher une cible masculine moderne (je ne disais pas autre chose dans un récent article pour Le Journal du dimanche). « Pour être élégant dans la vie et dans le vêtement il faut une touche d’humour. C’est une forme d’intelligence, un art de vivre. » On en revenait à la satire et au second degré des dessinateurs de Charlie Hebdo, si mal compris quand on ne connait pas leur parcours et leurs intentions. Le sens de l’humour, l’ironie, la pirouette, c’est non seulement une façon de désamorcer l’absurdité de l’existence, mais c’est une façon de se parler. Rire ensemble, c’est se comprendre (note pour plus tard : relire Le Rire de Bergson).

Mais ne pas comprendre l’humour de l’autre ou pire, ne pas avoir du tout le sens de l’humour, c’est la certitude d’une incompréhension totale et hélas, parfois fatale. Faut-il s’interdire un bon mot pour ne pas risquer de blesser quelqu’un? La satire et la caricature ne vont-elles être réservées à quelques cercles avertis, dans des publications que l’on va s’échanger sous le manteau pour échapper à la caisse de résonance des réseaux sociaux? Comme on dit, « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Quand ce « n’importe qui » devient Facebook et ses millions d’utilisateurs, cela devient difficile de choisir ses interlocuteurs. On pourrait dire aussi « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ».

Là encore, Marc Menasé de Menlook a fait redescendre tout le monde sur terre en témoignant que « l’humour européen était tout à fait incompréhensible pour les clients chinois. Pour eux, on s’en tient à un discours très premier degré. » Est-ce à dire que les Chinois n’ont pas le sens de l’humour? Bien sûr que non, mais ils n’ont pas le même humour que nous, surtout en ce qui concerne leur style. Après des années de col Mao, on peut envisager qu’ils n’aient pas envie de rigoler avec ça. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne peut pas se comprendre par ailleurs. Pour revenir à la Bible, c’est un peu la métaphore de la tour de Babel : on peut la lire comme une malédiction (les hommes condamnés par Dieu à ne pas se comprendre) ou une chance (l’altérité comme condition pour apprendre à vivre ensemble). Par exemple, on peut ne pas comprendre le boxer de Justin Bieber, mais on peut apprendre à vivre avec!