L’humour est-il un art de vivre? Vous avez trois heures.

Passée la sidération de l’actualité traumatisante des dernières semaines, la vie reprend son cours, avec ses sujets légers, ses rendez-vous qui font penser à autre chose. Quoique… Comme une persistance rétinienne, le souvenir des événements s’imprime partout, resurgit aux moments les plus inattendus. La semaine dernière, j’assistais à la conférence « L’homme avenir du luxe », organisée par la régie publicitaire de M le magazine du Monde (ma Bible du vendredi, moi qui n’ai d’autres liturgies que les beaux reportages).

Le 20 janvier, on a parlé des hommes, de luxe et de bien d'autres choses à l'invitation de M Publicité-Régie Obs. Béline Dolat, rédactrice en chef adjointe de M le magazine du Monde, animait le débat.

Le 20 janvier, on a parlé des hommes, de luxe et de bien d’autres choses à l’invitation de M Publicité-Régie Obs. Béline Dolat, rédactrice en chef adjointe de M le magazine du Monde, animait le débat- photo P.C.

Les intervenants devisaient aimablement sur les habitudes de consommation de la gent masculine, qui « a besoin d’être prise par la main » selon Maud Tarena, directrice du département homme du Bon Marché Rive Gauche. Confirmation de Marc Menasé, le fondateur du site Menlook, qui a rappelé que « les sous-vêtements pour hommes sont achetés à 40% par les femmes ». Il est vrai que les hommes achètent aussi de la lingerie pour leur compagne, mais on n’est pas dans le même registre. Faire la chasse aux slips kangourous, c’est une question de dignité!

Bref, on était loin de l’enfance fracassée des frères Kouachi, et quand Thierry Richard, fondateur du « club privé pour hédonistes modernes » Les Grands Ducs (700 membres à Paris) a parlé de « logique de partage et de vivre ensemble une expérience », je me suis demandé si c’était cela l’avenir de la société française : le vivre ensemble, mais entre soi. Chacun dans son club, sa chapelle, ses références, Saint-Germain des prés ou la cité Curial dans le 19ème, sans velléités de lancer des ponts entre eux.

Marc Beaugé, le chroniqueur style de M, a détendu l’atmosphère en avançant que l’humour pouvait être une façon de toucher une cible masculine moderne (je ne disais pas autre chose dans un récent article pour Le Journal du dimanche). « Pour être élégant dans la vie et dans le vêtement il faut une touche d’humour. C’est une forme d’intelligence, un art de vivre. » On en revenait à la satire et au second degré des dessinateurs de Charlie Hebdo, si mal compris quand on ne connait pas leur parcours et leurs intentions. Le sens de l’humour, l’ironie, la pirouette, c’est non seulement une façon de désamorcer l’absurdité de l’existence, mais c’est une façon de se parler. Rire ensemble, c’est se comprendre (note pour plus tard : relire Le Rire de Bergson).

Mais ne pas comprendre l’humour de l’autre ou pire, ne pas avoir du tout le sens de l’humour, c’est la certitude d’une incompréhension totale et hélas, parfois fatale. Faut-il s’interdire un bon mot pour ne pas risquer de blesser quelqu’un? La satire et la caricature ne vont-elles être réservées à quelques cercles avertis, dans des publications que l’on va s’échanger sous le manteau pour échapper à la caisse de résonance des réseaux sociaux? Comme on dit, « on peut rire de tout mais pas avec n’importe qui ». Quand ce « n’importe qui » devient Facebook et ses millions d’utilisateurs, cela devient difficile de choisir ses interlocuteurs. On pourrait dire aussi « Si vous n’aimez pas ça, n’en dégoûtez pas les autres ».

Là encore, Marc Menasé de Menlook a fait redescendre tout le monde sur terre en témoignant que « l’humour européen était tout à fait incompréhensible pour les clients chinois. Pour eux, on s’en tient à un discours très premier degré. » Est-ce à dire que les Chinois n’ont pas le sens de l’humour? Bien sûr que non, mais ils n’ont pas le même humour que nous, surtout en ce qui concerne leur style. Après des années de col Mao, on peut envisager qu’ils n’aient pas envie de rigoler avec ça. Ce qui ne veut pas dire que l’on ne peut pas se comprendre par ailleurs. Pour revenir à la Bible, c’est un peu la métaphore de la tour de Babel : on peut la lire comme une malédiction (les hommes condamnés par Dieu à ne pas se comprendre) ou une chance (l’altérité comme condition pour apprendre à vivre ensemble). Par exemple, on peut ne pas comprendre le boxer de Justin Bieber, mais on peut apprendre à vivre avec!

A la recherche du vrai luxe

Selon un récent sondage Opinionway pour le joaillier en ligne Gemmyo, 90% des personnes interrogées jugent que les produits et services de luxe sont inaccessibles pour la plupart des Français. Et elles ont raison : ils ne leur sont pas destinés ! Les sondés ne sont pas dupes, puisqu’ils sont 84% à estimer que le luxe s’adresse en priorité aux touristes étrangers. Il suffit de déambuler dans un grand magasin parisien pour constater que l’on est passé d’enseignes démocratiques (cf. l’ancienne Samaritaine) à des écrins aristocratiques calibrés pour les acheteurs de maroquinerie, d’horlogerie et de parfumerie haut de gamme.

D’un côté, l’évolution est inévitable : les department stores se mettent au niveau de leurs homologues de Londres et de New York, alors que Paris a accueilli presque 17 millions de touristes étrangers en 2013, au coude à coude avec la capitale britannique. Le Bon Marché et le Printemps Haussmann qui flamboient de mille feux n’ont (presque) rien à envier à Harrods ou Saks 5th Avenue.

La maison de luxe britannique Burberry est l’invitée du Printemps Haussmann ce Noël

D’un autre côté, on a de plus en plus l’impression d’un pays à deux vitesses, où l’extrême luxe s’envole vers des hauteurs stratosphériques tandis que la majorité fait la course à la débrouille. Une visite du palace Peninsula, ouvert en août dernier avenue Kléber, suffit à s’en convaincre : c’est un déluge de dorures et de cristal qui se targue de proposer la suite la plus chère de Paris (35000 euros la nuit!?).

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Ayant eu le privilège de faire la visite avec l’architecte en charge du projet, Richard Martinet du cabinet Affine Design (photo ci-dessus), j’ai pu admirer l’excellence des métiers d’art mis à contribution pour la restauration de ce bâtiment construit en 1908 : sculpture sur bois, dorure à l’eau, peintures en trompe l’oeil, toiles marouflées restaurées…. La riche clientèle asiatique est sensible à ces attentions au patrimoine européen, tout comme elle prise l’extrême technologie des tablettes assurant le contrôle des commandes en chambres.

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Patrimoine et high tech, tradition et modernité, ce sont les nouveaux standards du luxe pour cette clientèle internationale. Un article dans M le magazine du Monde du 25 octobre nous apprenait pourtant que les nouveaux palaces d’origine asiatique (Peninsula, Mandarin Oriental, Shangri-La) ne font pas le plein à Paris. L’élite politique et économique leur préfère des établissements old money, Bristol ou George V. Il faut le dire, les groupes chinois n’inspirent pas confiance en termes de sécurité, cette fois c’est Vanity Fair de septembre qui démontrait à quel point la naïveté n’est plus de mise en affaires. Tandis que le Royal Monceau était agité par un conflit social cet automne, le boycott du Meurice et du Plaza Athénée, hôtels propriétés du sultan du Brunei qui a rétabli la charia dans son micro-Etat, a réduit encore l’offre de lieux de rendez-vous fiables dans la capitale.

Alors, où est le vrai luxe ? Dans une griffe voyante ou dans un objet rare? Dans une enseigne clinquante ou dans l’assurance de la discrétion? Dans une démonstration de technologie ou dans un service fluide et efficace? Le luxe à la française (et dans l’hôtellerie il porte les noms d’Accor, Barrière, Baverez) n’a pas dit son dernier mot.