Le journalisme à l’épreuve

La presse écrite subit la triple contrainte de la fermeture des kiosques à cause du confinement, de la faillite annoncée du distributeur Presstalis et de la propagation des fake news sur les réseaux sociaux

Alors que nous vivons un événement majeur par son ampleur et ses répercussions, nous avons plus que jamais besoin d’un journalisme pluraliste de qualité, qui vérifie ses sources, qui distingue les faits du commentaire, qui court-circuite les fake news. Car celles-ci se propagent plus vite que le virus dans une population ultra-connectée et légitimement inquiète face à un danger inédit.

À partir de la mise en place du confinement comme stratégie pour ralentir la progression de l’épidémie, les médias ont à la fois réduit la voilure sur les sujets les moins prioritaires et déployé leurs forces sur le suivi de l’actualité. Pour la presse écrite en particulier, la situation est problématique car les kiosques ferment les uns après les autres, la faillite du distributeur Presstalis est imminente et les internautes rechignent à payer pour l’information en ligne. Eric Fottorino, le fondateur du 1, de Zadig et d’America, l’explique très bien dans cette interview à France Info. Certains ont fait le choix de mettre leur contenu à disposition gratuitement pendant la durée de la crise au nom du libre accès à l’information vérifiée, comme Challenges qui s’explique par la voix de son directeur de la rédaction Vincent Beaufils : « Dans une période si troublée, il nous semble urgent de ne pas laisser se propager les approximations, pour ne pas parler des fausses informations. »

Un abonnement et un calepin gratuit : l’hebdomadaire économique britannique The Economist a été critiqué pour son marketing opportuniste

D’autres au contraire continuent de faire payer leur contenu, comme Le Monde qui fait un travail remarquable pour couvrir tous les aspects de la crise sanitaire. Cela peut leur être reproché sur le thème « vous profitez de la situation alors que vos informations sont d’utilité publique » mais il faut préciser plusieurs choses :

-les rédactions ne sont pas des services publics, ce sont des entreprises privées et le journalisme de qualité a un coût (le salaire des journalistes en premier lieu, qui n’est franchement pas mirobolant);

la presse régionale papier démontre son rôle de lien social en imprimant les attestations de déplacement dérogatoire pour les personnes qui n’ont ni internet ni imprimante, ça vaut donc la peine de se déplacer dans les quelques kiosques à journaux encore ouverts;

-même l’audiovisuel public n’est pas gratuit, nous y contribuons tous par la redevance. Quant à l’audiovisuel privé, il bénéficie de publicité car les supermarchés sont ouverts et les annonceurs de la distribution et de l’automobile communiquent toujours;

-lors de la sortie du confinement, comment justifier de faire payer un abonnement à des lecteurs qui auront pris l’habitude de la gratuité? Et si l’information, aussi cruciale actuellement, est fournie gratuitement aujourd’hui, pourquoi serait-elle payante dans une situation normale?

À titre d’exemple, j’utilise Twitter comme fil d’info en suivant les comptes des principaux médias, plus quelques journalistes dont la lecture de l’actualité m’intéresse. Ces derniers temps, j’ai pu noter le grand professionnalisme des médias de référence (France Inter, Le Monde, Libération, Le Figaro, BBC, The Guardian, New York Times…) mais des dérapages de la part de journalistes qui cèdent à la panique. Sans citer de noms, j’en ai vu relayer des messages alarmistes non sourcés, des montages vidéo orientés, des informations qui se révèlent fausses, des analyses sur des sujets qui ne sont pas de leur compétence, voire des opinions à l’emporte pièce publiées sous le coup de l’émotion.

Tout le monde est affecté par cette actualité et les réactions épidermiques sont compréhensibles. Mais il est d’autant plus nécessaire de garder son sang froid, surtout lorsque l’on compte plusieurs milliers d’abonnés sur les réseaux sociaux. Nous l’avons déjà vécu lors des attentats : il y a assez de démagogie et de manipulations qui circulent pour que les personnes de bonne volonté gardent la tête froide.

On récapitule pour les journalistes et les autres :

-avant de poster un message sur les réseaux sociaux, on se demande s’il est indispensable, là tout de suite, ou s’il répond à un besoin de se défouler ou d’évacuer son angoisse;

-on ne relaye pas un message non sourcé, non signé, qui provient « du fils du cousin d’un ami médecin »;

-on ne participe pas à la psychose avec des messages inutilement anxiogènes, l’actualité est assez dramatique comme ça;

-on parle pas d’un sujet qu’on ne maîtrise pas, par exemple on ne commence pas un message par « je ne suis pas médecin, mais »;

-on lit un article avant de le commenter sur la base du titre; s’il est payant on ne crie pas au déni de démocratie;

-on ne relaye pas les messages du compte Conflits_fr qui ne vérifie aucune de ses infos. Cet article de Numerama explique très bien son principe. Personnellement je l’ai masqué très tôt;

-on suit les publications d’AFP Factuel, Checknews de Libération et Les Décodeurs du Monde qui font un travail de fourmi pour débusquer les manipulations.

C’est comme respecter la distanciation sociale : si l’on se tient à distance des comptes toxiques, on ralentit la diffusion du virus de la désinformation qui, pas plus que le Sars-Cov-2, ne peut être totalement arrêté, hélas.

À propos de la #ligueduLOL

Depuis que l’affaire de la ligue du LOL a éclaté (particulièrement bien résumée par cet article de Numerama), je suis le feuilleton avec une curiosité malsaine. Je suis effarée par les témoignages de victimes de cyberharcèlement mais, au bout du compte, pas étonnée. J’ignorais l’existence de ce groupe et je ne connaissais les protagonistes que de nom mais je les avais identifiés comme des « grandes gueules » de Twitter, autoproclamées arbitres du cool, autant dire le genre de comptes que j’évite de suivre. Nous ne sommes pas de la même génération, je fuis les débats stériles sur les réseaux sociaux et si j’utilise Twitter dans le cadre professionnel je n’en ai pas besoin pour trouver du travail. La masculinité toxique mise en évidence par l’affaire n’est pas une découverte non plus. Je dirais même que j’ai choisi d’être indépendante pour me protéger de ces ambiances délétères, encore que j’ai vécu ma pire expérience professionnelle avec une femme. Je me garderais bien de généraliser sur un management au féminin qui serait forcément bienveillant.

Quant au fait que les journalistes concernés émanent de médias dits progressistes, ce n’est pas une surprise. La bonne conscience de gauche n’est pas plus immunisée contre l’hypocrisie que le conservatisme de droite. Et même si l’on peut admettre que certains aient changé avec les années, donner des leçons de morale à longueur d’articles quand on a été complice de canulars téléphoniques n’est pas tenable. Au vu de la souffrance infligée aux victimes, la moindre des choses aurait été de faire profil bas.

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