Fornasetti Profumi, le maître des illusions

Présentée au printemps aux Arts Décoratifs à Paris, l’exposition Piero Fornasetti a remis à l’honneur cet illustrateur milanais du XXe siècle, popularisé par sa collaboration avec l’architecte Gio Ponti. Ses images qui empruntent autant à la Renaissance qu’au surréalisme continuent d’être éditées par son fils Barnaba et déclinées sous forme de licences d’accessoires pour la maison, dont des bougies parfumées (il faut absolument aller se perdre sur le site internet).

Cette licence gérée depuis Londres par United Perfumes fait travailler des parfumeurs français, comme Olivier Polge, aujourd’hui créateur des parfums Chanel, auteur de la fragrance signature inspirée par les parquets et les papiers d’archives du siège milanais, Otto. Ou Emmanuel Philip, nez des bougies Cire Trudon, qui s’est promené dans les jardins de la maison pour composer la senteur Flora.

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Laurent Delafon, fier président de Fornasetti Profumi – photos P.C.

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Parce que Fornasetti ne fait rien comme tout le monde, la marque a aussi lancé des sphères de diffusion de parfum d’intérieur qui renouvellent les bâtonnets de roseau trempés dans l’huile parfumée : ceux-ci sont épais et teintés à l’encre noire pour leur donner l’aspect du charbon. « Fornasetti est une marque illusionniste », résume Laurent Delafon, le président de la licence. 

Cet automne, la maison lance deux nouveaux décors pour la fragrance Otto : R.I.P., une vanité juxtaposant un visage de femme et un crâne, et Mille Bocche, une succession de bouches qui créent l’illusion d’un flacon cannelé. Mon goût pour le gothique me fait évidemment préférer le premier.

*Les collections Fornasetti se trouvent à Paris chez L’Eclaireur.

Senteurs rafraîchissantes pour l’été

Dans Le Journal du dimanche de la semaine dernière, je signais un article sur les parfums de l’été, à la fois frais et avec un sillage tenace. Une sélection rapide en 1,5 feuillet, où j’ai mis en avant l’arrivée d’un nouveau nom en parfumerie, le couturier Azzedine Alaïa.

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Article paru le 28 juin dans Le Journal du dimanche

J’ai été séduite par la fragrance composée par Marie Salamagne, de Firmenich, dans un travail collectif qui associait le créateur lui-même, sa complice Carla Sozzani, Nathalie Helloin-Kamel, la directrice générale des marques de Beauté Prestige International, le designer Martin Szekely, qui a créé le flacon noir surmonté d’une bobine de fil d’or…

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On soupçonne que le processus n’a pas été de tout repos entre les équipes marketing et le rythme du couturier indifférent aux contraintes de temps et de marché. Mais je trouve que le résultat est à la hauteur de sa vision -l’évocation des murs de chaux rafraîchis à grand coup de seaux d’eau froide dans sa Tunisie natale- tout en étant agréable à porter avec son envol de poivre rose en tête et son coeur minéral sans être trop iodé grâce à un juste dosage avec des fleurs (freesia, pivoine).

C’est la Cascalone, une molécule brevetée par Firmenich, qui apporte cette odeur marine que l’on retrouve en filigrane de La Fille de l’air de Courrèges, associée cette fois à la fleur d’oranger par le parfumeur Fabrice Pellegrin. Son odeur un peu vinyle, écho à la mode Courrèges, est moins séduisante à mes narines, mais elle constitue une jolie contribution à la saga de la renaissance de la marque, dont j’ai déjà parlé dans le JDD et sur ce blog. Le lancement en avant-première sur les ventes à bord d’Air France et sur le site ecommerce de la compagnie est une autre manière de mettre la petite maison indépendante dans l’actualité en l’associant à une image d’élégance à la française et de légèreté dont on a bien besoin actuellement.

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Un sujet sur les senteurs vivifiantes de l’été ne pouvait pas passer sous silence Chance Eau Vive de Chanel, un cocktail pamplemousse-orange sanguine signé Olivier Polge, soutenu par une campagne joyeuse de Jean-Paul Goude. Dans les trois cas, la tenue sur peau est assurée par des muscs, ce qui me permet d’écrire que les parfumeurs ont trouvé leur Graal : des parfums frais comme des Colognes mais avec du sillage, une attente des consommatrices lassées des fragrances trop lourdes, mais frustrées par la volatilité des hespéridés.

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Dans ma salle de bain – photo P.C.

Pour ma part, par ces fortes chaleurs, je reviens à mes eaux d’été préférées, l’Eau d’orange verte d’Hermès et Eau de Rochas, mais leur effet est fugace. Pour sa bonne odeur de vacances, même si je ne retournerai pas sur l’île cet été, je reste fidèle à Corsica Furiosa de Parfum d’Empire, une composition autour du lentisque justement récompensée du prix de la Fragrance Foundation. Je recommande aussi les parfums sans prétention vendus à 30 euros en pharmacies de la marque landaise Ixxi : Balade acidulée, Tonnelle gourmande et surtout Or des Sables aux effluves de crème solaire. Vite, une plage!

Chanel saisit sa chance avec Jean-Paul Goude

La maison de luxe a lancé hier la publicité de son nouveau parfum Chance Eau Vive, l’occasion de remettre en avant les autres versions, Chance original sorti en 2003, suivi d’Eau Fraîche et d’Eau Tendre.

La campagne a été confiée à Jean-Paul Goude, responsable de certains des plus beaux chapitres de la saga Chanel, et de l’histoire de la publicité : Coco avec Vanessa Paradis, petit oiseau en cage en 1992, et Egoïste en 1990. On se souvient du ballet des fenêtres sur la façade du Carlton cannois, scandé par la musique de Prokofiev. Une réalisation si spectaculaire qu’elle a fait de l’ombre au parfum selon une indiscrétion, comme si la communication se suffisait à elle-même au détriment du jus, pourtant loin d’être anodin.

Ci-dessous pour mémoire ces deux classiques:

Chanel évoque invariablement N°5 pour le grand public mais on ignore souvent que la maison est le premier vendeur de parfums au monde et que son best seller absolu, celui qui transcende les frontières, est Coco Mademoiselle, incarné depuis 2007 par Keira Knightley. Chance est lui aussi un vrai succès, particulièrement prisé aux Etats-Unis. Comme le souligne la communication de la marque, « ce n’est pas un parfum pour jeunes mais c’est le plus jeune des parfums Chanel ».

Je fais le pari que le film écrit et réalisé par Jean-Paul Goude sera revu lui aussi avec plaisir dans les années à venir. Il est charmant, pimpant, en lien avec la collection haute couture printemps-été 2015 (ah, ces jupettes taille basse!). Voir un groupe de copines qui rient et s’amusent ensemble au lieu d’attendre passivement le galant n’est pas si fréquent dans une publicité de parfum. Le décor du bowling est cohérent avec le thème de la chance et sera repris pendant l’événement Cinéma Paradiso au Grand Palais du 16 au 26 juin, pour permettre aux chanceux qui auront des places de tenter eux aussi le strike. Décidément, l’humour et la bonne humeur sont compatibles avec le luxe, c’est rafraîchissant.

Et le parfum alors? Il est lui aussi très frais, pour plusieurs raisons. Chance Eau Vive est une création d’Olivier Polge, le directeur de création des parfums Chanel (voir l’article que je lui ai consacré dans le Journal du dimanche ici), qui a succédé à son père Jacques, auteur des précédentes versions. La composition pétille comme un jus de pamplemousse pressé en tête, structure son coeur floral autour de muscs blancs, et se termine sur une touche d’iris, l’ingrédient fétiche d’Olivier Polge, qui ne peut se retenir d’en mettre partout. Cette belle histoire de transmission est une très convaincante contribution à l’actualité des parfums féminin au deuxième semestre et prend la concurrence de vitesse en arrivant en parfumeries dès le 12 juin.

Misia, le prénom d’une époque

Portrait de Misia, anonyme, 1920-1925, collection particulière

Portrait de Misia, anonyme, 1920-1925, collection particulière

Dans sa biographie de Chanel, L’Irrégulière, Edmonde Charles-Roux décrit Misia Sert comme une muse féline et magnétique, qui fascina Renoir, Bonnard, Vallotton, Cocteau, et sauva la créatrice du désespoir après la mort de son amant Arthur « Boy » Capel en l’emmenant à Venise. Ainsi était Misia, Polonaise amie des artistes qui épousa le peintre José Maria Sert en troisièmes noces et révéla Coco à elle-même. Est-ce un hasard si l’âme de l’égérie revient nous hanter en 2015? Voilà qu’elle inspire la première création en tant que directeur des parfums Chanel d’Olivier Polge, que j’ai rencontré pour Le Journal du dimanche il y a dix jours. Plongé dans la culture de la maison pour s’initier à son nouveau rôle, celui-ci s’est naturellement tourné vers les années 20, qui virent Gabrielle Chanel fréquenter Stravinski, le grand duc Dimitri et Diaghilev, le promoteur des Ballets Russes.

Son parfum Misia n’est pas un portrait de cette figure d’exception mais plus largement de cette décennie magique faite de soirées, de spectacles, d’artistes flamboyants. Saturé d’iris, la matière fétiche d’Olivier Polge, il pourrait être rétro mais paraît au contraire d’avant-garde dans son parti pris radical, bien en phase avec cette époque dont l’audace nous manque aujourd’hui.

Copyright Chanel

Copyright Chanel

La marque ne s’arrête pas là puisqu’en relançant sa ligne de rouges à lèvres Rouge Coco, elle a donné à chaque teinte un petit nom tiré des personnages de la vie de sa fondatrice : Arthur (Capel), Etienne (Balsan), Dimitri sont bien là, de même que Misia, qui baptise le rouge orangé n°418.

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Par un télescopage dont l’actualité a parfois le secret, l’inspirante Polonaise donne aussi son nom à une nouvelle marque de tissus d’ameublement lancée par la directrice artistique du groupe Casamance, Florence Vermelle. Celle-ci a passé deux ans à peaufiner ce projet en cherchant les meilleurs harmonies de couleurs et les meilleurs fournisseurs. Comme Olivier Polge, elle réfute toute démarche vintage : « Ce n’est pas une marque Art déco. C’est une marque d’aujourd’hui qui s’inspire de la joie de vivre, du glamour et de la liberté de créer de cette époque. » Les teintes or, les fausses fourrures, les tissus texturés (satin et lin, voiles métallisés à fils mémoires de formes) évoquent les folles nuits parisiennes. Une autre collection baigne dans les tons chauds de Miami, comme si Ernest Hemingway avait donné rendez-vous à Misia Sert dans les Keys : rose poudré, jaune paille, rouge, vert… C’est le décor d’une vie rêvée d’une personnalité plus riche que les it girls interchangeables d’aujourd’hui.

Florence Vermelle a imaginé une Misia jet-setteuse entre Paris et Miami

Florence Vermelle a imaginé une Misia jet-setteuse entre Paris et Miami – photos DR

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Google m’apprend que Misia est aussi le nom d’une chanteuse portugaise qui sera en concert à l’Européen le 13 avril. Une continuité artistique parfaitement cohérente avec cette muse intemporelle.

Portrait d’Olivier Polge, le « nez » de Chanel

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Article paru le 22 février dans Le Journal du dimanche

Dès l’annonce de son arrivée chez Chanel à l’été 2013, j’ai souhaité tirer le portrait d’Olivier Polge. Comme beaucoup de connaisseurs du parfum, j’appréciais le travail du créateur d’IFF pour Dior Homme, Midnight in Paris de Van Cleef and Arpels ou Repetto. Des compositions caractérisées par les notes poudrées d’iris, une certaine androgynie des  fragrances masculines et une délicatesse qui affleure dans les créations féminines les plus grand public. Les usages de la maison de luxe veulent que les nouvelles recrues gardent le silence le temps de se familiariser avec la culture interne, c’est donc une grande satisfaction pour moi d’avoir pu réaliser cette interview en début d’année, peu après la confirmation de son rôle de créateur des parfums Chanel. Un poste d’autant plus prestigieux et stratégique qu’il y succède à son père Jacques, qui a signé quelques fleurons comme Egoïste, Coco Mademoiselle ou la très réussie Eau Première de N°5. Peu disert, ce qui lui confère une posture à la Patrick Modiano, le jeune homme s’exprime davantage par les molécules parfumées que par les mots mais sa modestie, d’après tous ceux qui l’ont approché, est non feinte. Une très belle rencontre publiée dans Le Journal du dimanche du 22 février.

Des nez en héritage

 

Cet article sur les parfumeurs en interne est paru dans le supplément Noël du Journal du dimanche. Ce n’est qu’un survol du sujet, j’espère en particulier pouvoir interviewer Olivier Polge qui prend la suite de son père Jacques chez Chanel. L’article a aussi été bouclé juste avant l’annonce de l’arrivée de Christine Nagel chez Hermès aux côtés de Jean-Claude Ellena. Mais c’est un sujet qui me tient à coeur sur des personnalités passionnantes (j’adore les récits de Thierry Wasser chez Guerlain sur les plantations de vétiver en Inde qui protègent les bananeraies des attaques d’éléphants).

J’ai aussi pu placer un portrait de Thomas Fontaine qui fait revivre le mythe Patou avec beaucoup de respect. Dire que Joy est un best-seller de Noël est un peu exagéré mais il s’agit bien d’un classique de la parfumerie. La nouvelle version Joy Forever sortie en novembre a très bien démarré et va m’accompagner tout l’hiver.