Mode : les coutures craquent!

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Une image du documentaire Dior et moi de Frédéric Tcheng

Ça bouge dans la mode actuellement, et si le secteur peut sembler superficiel, il étonne aussi par sa créativité et sa capacité à se réinventer.

Il y a dix jours, Burberry jetait un pavé dans la mare en annonçant renoncer aux quatre défilés par an au profit de deux, et surtout en faisant coïncider la présentation des nouvelles collections et leur disponibilité à la vente. A partir de septembre prochain, les vêtements seront dévoilés en même temps que leur commercialisation en ligne et en boutiques. Les défilés homme et femme seront aussi fusionnés. Cet article du Monde présente bien tous les enjeux de cette annonce.

Que Burberry soit le premier à aller aussi loin dans la remise en cause de la temporalité des Fashion Weeks n’est pas étonnant. La maison britannique, une des rares à être dirigée par son directeur de création (Christopher Bailey), est habituée aux premières fois : première marque à diffuser son défilé sur Snapchat, première à embaucher un « fils de » (Brooklyn Beckham) pour photographier sa campagne, première à vendre son vernis à ongles en direct pendant son défilé… Elle n’est pas la seule à bousculer le calendrier de la mode. Tom Ford va faire de même dès septembre et Givenchy a déjà présenté ensemble l’homme, la femme, la couture et le prêt-à-porter. Mais c’est Burberry, passé maître dans l’intégration du digital dans le luxe, qui donne le « la » de l’innovation dans l’industrie.

C’est indéniable, quelque chose est en train de se passer sur la planète mode. Le départ précipité de Raf Simons de Dior (cf. le documentaire Dior et moi dont je parlais ici), le burn out de John Galliano avant lui, l’éviction d’Alber Elbaz par Lanvin, soit disant parce qu’il ne tweetait pas assez (cf. cet article de Challenges), toute la starisation jusqu’à épuisement des directeurs artistiques dénote un système qui tourne à vide.

A l’autre extrême, la longévité de Karl Lagerfeld chez Chanel se fait au prix de mises en scène toujours plus grandioses qui entretiennent la légende mais ressemblent aussi à une course en avant. Comment surprendre encore? Cette débauche de décors éphémères a-t-elle encore un sens? Quid des vêtements, et surtout de ceux qui les portent, derrière la super production? Génie ou gabegie, la frontière est ténue.

Dans le même temps, les maisons de couture traditionnelles se font concurrencer sur le terrain du spectacle par les professionnels de l’entertainment, à l’image de Kanye West et Rihanna qui ont fait l’événement lors de la dernière Fashion Week new-yorkaise avec leurs shows respectifs pour Adidas et Puma. On pense ce qu’on veut de l’artiste (sa dernière frasque : faire la manche sur Twitter), mais les images des mannequins immobiles du défilé de « Yeezy », avec leurs vêtements futuristes, sont parmi les plus marquantes du moment. Quant à Rihanna, vraie bosseuse sous ses apparences de party girl, elle aurait fait pleurer la directrice du design de Puma par ses exigences selon cet article du New York Times. Il faut s’y faire, quand Kim Kardashian relance les ventes de la maison Balmain et quand Lily-Rose Depp fait plus parler d’elle au défilé Chanel que les vêtements, on est dans une ère où les people sont aussi importants que les petites mains de l’atelier.

Quel avenir alors pour la couture? Va-t-on vers un ralentissement -du rythme des collections, de l’emballement médiatique, de l’appétit du public? Va-t-on vers un luxe à plusieurs vitesses, celui hyperconnecté d’un Olivier Rousteing et celui plus lent d’un Dior qui fera la part belle à son savoir-faire manufacturier? Ou les marques vont-elles toutes suivre le modèle de Burberry, en mêlant aussi habilement le patrimoine et la hype, la réactivité des réseaux sociaux et le temps long de la belle facture, la qualité des matières premières et la volatilité de l’air du temps? Les Britanniques sont très bons pour concilier le futile et le sérieux, le léger et le profond. Les Français engoncés dans leurs traditions sauront-ils adopter la même attitude décomplexée?

Voici ce qu’en dit Olivier Saillard, le directeur du Palais Galliera et un des meilleurs connaisseurs du sujet, dans le dernier numéro de O, le supplément tendances de L’Obs :

(Les directeurs artistiques) « ne travaillent plus à l’atelier et feraient sans doute mieux de laisser les sacs à main, les boutiques et les campagnes publicitaires à d’autres, pour mieux se concentrer sur leurs collections. Prendre un peu de distance pour mieux revenir à des choses plus territorialisées. On les voit se photographier sur des yachts, partir en voyage d’inspiration à Tokyo (référence explicite à Olivier Roustaing de Balmain et à Riccardo Tisci de Givenchy)… Ils ont perdu les gens de vue. Ils préfèrent s’inspirer d’images que du vêtement lui-même. A part peut-être Azzedine Alaïa ou John Galliano, qui s’intéressent à la technique et peuvent se passionner pour un vêtement ancien, sans que ce soit un marchepied pour une collection à venir. Mais sans doute aussi travaillent-ils trop, au point de pousser certains à la dépression ou au suicide. Ces DA surpayés et surmédiatisés finissent eux-mêmes par se sentir piégés. »

Il reste à souhaiter que la crise actuelle soit libératrice, et que le retour à l’atelier ne soit pas synonyme d’enfermement dans sa tour d’ivoire pour les créateurs sollicités sur tous les fronts.

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Les bonnes idées de la semaine #4

Terreur dans l’hexagone de Gilles Kepel

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Passées la sidération et l’émotion des attentats qui ont frappé la France, vient le besoin de comprendre comment on en est arrivés là. N’étant pas spécialiste en terrorisme, je m’en remets à la parole de ceux qui travaillent sur cette question depuis des années. Le juge Marc Trévidic et le procureur François Molins sont des voix écoutées, car s’ils ne cachent pas la dangerosité du monde dans lequel nous vivons, ils s’expriment avec une maîtrise et un « self-control » qui rassurent (encore que Marc Trévidic se laisse aller à une exposition médiatique un peu excessive en ce début d’année. Le retrouvera-t-on bientôt égérie publicitaire?).

De même, je me suis plongée dans le dernier essai du spécialiste de l’islam  Gilles Kepel dont j’apprécie le discours à la fois compétent et mesuré. Coécrit avec le sociologue Antoine Jardin, Terreur dans l’hexagone (Gallimard) remet en perspective la « genèse du djihad français » selon son sous-titre, celle-ci remontant aux émeutes de 2005, même s’il évoque aussi le parcours de Khaled Kelkal, le premier djihadiste français connu.

La façon dont les auteurs synthétisent dix ans d’histoire de France, incluant géopolitique, politique française, décryptage des messages d’endoctrinement, culture populaire, errements des intellectuels non sans quelques piques bien senties, donne une vision en grand angle d’une réalité incroyablement complexe. Et pratiquement inextricable, dans les causes sont imbriquées. La seule attitude à ce stade semble être de rester ferme sur nos valeurs sans tomber dans la naïveté, car les extrémistes sont passés maîtres en manipulation et en victimisation de leurs ouailles.

Les robes de la comtesse Greffulhe

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Sans transition, parmi les magnifiques expositions qui font de Paris une capitale culturelle de premier ordre, l’exhumation des tenues de la comtesse Greffulhe au Palais Galliera est un voyage dans le temps à emprunter dans attendre (jusqu’au 20 mars). Elisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, épouse du vicomte Greffulhe, fut une mécène des arts, muse de Gabriel Fauré et inspiratrice de Marcel Proust pour son personnage de Mme de Guermantes. Sa grande beauté et son sens esthétique très sûr se retrouvent dans sa garde-robe parfaitement conservée, petites robes noires Lanvin, « tea-gown » Worth, manteau d’Ouzbékistan, vestes japonisantes… Une exposition qui donne envie de bien s’habiller!

Les bons bouillons d’hiver

Je n’ai pas attendu les excès des fêtes pour apprécier les vertus du bouillon  réconfortant, proche des enseignements de la médecine préventive chinoise. Si le chef William Ledeuil lui a consacré un ouvrage (Bouillons, aux éditions de la Martinière), j’ai découvert au restaurant japonais Yen à Paris le rituel de l’eau de cuisson des nouilles au sarrasin à consommer en fin de repas, simplement assaisonnée de sauce soja. C’est déroutant, dépuratif et finalement délicieux. Depuis, je ne jette plus l’eau des pâtes, du riz ou des légumes mais les conserve précieusement pour composer des soupes claires à la sauce soja ou à l’huile de sésame, que l’on peut agrémenter à loisir de miettes de poisson, oeuf, dés de jambon, lamelles de boeuf, sans oublier coriandre ou ciboulette.  Une bonne entrée ou un simple repas du soir à l’issue d’un week-end de festivités par exemple.