Une victoire en trompe l’oeil pour David Cameron

Il y a sept mois, après le rejet du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse par 55% des électeurs, la plupart des médias français poussaient un soupir de soulagement et passaient à autre chose. C’était oublier un peu vite les 45% de votants qui étaient prêts à se lancer dans l’aventure et le ressentiment profond des citoyens écossais envers les politiciens de Londres qui ne les représentent pas.

Aujourd’hui, à l’occasion des élections législatives au Royaume-Uni, des observateurs tirent à nouveau des conclusions hâtives en parlant d’une éclatante victoire de David Cameron, le premier ministre conservateur (cette tribune parue dans Le Figaro en est le résumé caricatural). Les analystes soulignent la capacité d’un dirigeant sortant à mobiliser ses partisans, le sens des responsabilités des chefs de parti battus qui démissionnent, l’échec des instituts de sondages à prédire les résultats…

Certes, David Cameron peut nommer un gouvernement sans coalition et a en apparence le soutien des citoyens britanniques dans sa politique économique, anti-immigration et anti-Union européenne (un référendum sur la sortie de l’UE est prévu pour 2016). Mais un grand nombre de médias français a un angle de vue focalisé sur Londres.

@serialsockthief

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Moi quand je regarde la carte des résultats au lendemain du scrutin, je vois une grande tache jaune là-haut tout au nord. L’Ecosse et ses 5 millions d’habitants (plus que la République d’Irlande) n’ont envoyé aucun député conservateur, le parti au pouvoir, à Westminster, le parlement britannique. Mieux (ou pire, question de point de vue), ce fief du Labour a réduit la représentation travailliste comme peau de chagrin, et confié 56 de ses 59 sièges au SNP, le parti nationaliste écossais qui milite pour un nouveau référendum. Pas besoin d’être un fin politologue pour voir qu’il y a un os dans le potage triomphant de Cameron, qui devrait vite tourner à la soupe à la grimace. Et plutôt que l’image du premier ministre habile qui a su se faire réélire contre tous les pronostics sur fond de naissance du royal baby, je pense que ce qui va rester de lui est le titre de l’homme politique qui aura conduit à la désunion du royaume. Pas de meilleur moyen pour un politicien falot d’entrer dans la postérité.

Je l’écrivais il y a déjà presque un an, le pays du chardon adore tenir le rôle de poil à gratter du Royaume-Uni, et ces dernières élections ne font que le confirmer. Parmi les nombreux amis que j’ai en Ecosse, la lecture des résultats n’est pas du tout celle des observateurs à courte vue. Aucun ne se réjouit de la victoire de Cameron (je n’en connais pas qui ait voté pour lui). Ceux qui espéraient une coalition Labour-Libéraux démocrates pour faire barrage à la fois aux Tories et au SNP sont terriblement déçus. Ceux qui ont voté SNP sont naturellement ravis. Tous savent qu’un nouveau référendum aura lieu, et que l’indépendance est à portée de main. Je cite le mail très nuancé que m’a envoyé une amie, qui n’a pas voté SNP :

« Comme beaucoup de gens en Ecosse, j’ai des sentiments mélangés [mixed feelings] sur les résultats des élections. Je suis dégoûtée [gutted] que les Tories aient gagné à nouveau, je pense que c’est un désastre pour tout le monde au Royaume-Uni. Les résultats du SNP sont très impressionnants et beaucoup de mes amis et de membres de ma famille en sont ravis [very excited]. Je n’ai pas voté SNP, bien que j’ai été très impressionnée par Nicola Sturgeon [première ministre écossaise et chef de file du SNP]. Elle a montré pendant cette campagne l’exemple d’une façon de faire de la politique plus intelligente, moins agressive et moins antagoniste. »

« Je suis sûre que nous allons vers un autre référendum et que l’indépendance est plus ou moins inévitable. Et si c’est ce que veulent les gens, très bien [fair enough]. Cependant, j’attends encore d’être convaincue que c’est une véritable avancée sur le long terme, et bien que la plupart des gens qui ont voté oui et SNP l’ont fait pour des raisons pragmatiques de justice sociale, que je respecte, je perçois un désagréable élément de nationalisme qui ne cesse de réapparaître. C’est visible dans tous les saltires [*] (personnellement je déteste les drapeaux quels qu’en soient la couleur), et la déclaration stupide d’Alex Salmond [l’ancien premier ministre écossais] sur « le lion écossais qui a rugi à travers le pays ». J’espère que Sturgeon arrivera à le faire taire [put a lid on him], car il faut mettre à son crédit qu’elle ne paraît pas intéressée de près ou de loin par ce genre de nationalisme. Après le référendum, j’ai senti que l’atmosphère était pesante, avec beaucoup de haine entre les deux camps. Heureusement, cela s’est un peu apaisé, et je ressens plus de respect mutuel entre les camps du oui et du non. »

Personnellement je n’ai pas lu ce type de témoignage dans la presse française (mais je ne lis pas tout). Le Monde est très en pointe sur le sujet et a consacré de nombreux articles à Nicola Sturgeon et aux rapports de force politiques, mais la parole, sensée, réfléchie, argumentée des citoyens écossais est rarement entendue. C’est un travers du centralisme français de ne pas savoir écouter les voix périphériques, et cette surdité partielle n’est pas pour rien dans les difficultés actuelles en France. A force de ne pas être écoutées, les minorités se révoltent. Si la conséquence est un oui au référendum sur l’indépendance écossaise, est-ce vraiment pire qu’un oui au Front National?

La seule issue raisonnable serait que les Britanniques répondent non au référendum sur la sortie de l’Union européenne, mais on comprend bien que le SNP, pro-européen, serait en position de force si le oui l’emporte, une information fuitée dans la presse le laissait entendre. David Cameron fera tout pour éviter une nouvelle consultation sur l’indépendance écossaise, mais les descendants de Braveheart ne se laisseront pas faire. Bref, c’est un jeu de billard à plusieurs bandes qui se joue, et la manche gagnée par David Cameron ne signe pas la fin de la partie.

[*] drapeaux écossais

L’Ecosse, laboratoire d’innovation

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Scoop : un jour de beau temps en Ecosse – photo P.C.

Depuis qu’un sondage a placé pour la première fois le oui gagnant au référendum sur l’indépendance écossaise du 18 septembre, les médias français se penchent sérieusement sur ce scrutin qui ne les affolait guère jusque là (mis à part Le Monde qui suit le sujet depuis plusieurs mois, lire aussi mes articles ici et ). Certains découvrent qu’il a une implication réelle -la fin éventuelle du Royaume-Uni tel qu’il existe depuis trois siècles-, qu’il n’est pas le caprice d’un peuple noyé dans la brume à l’accent pittoresque.

Concernée directement par le sujet (j’ai épousé un Ecossais, j’ai deux enfants à la double nationalité franco-britannique et demain peut-être écossaise, nous y retournons plusieurs fois par an et y avons des amis très chers), je lis les commentaires avec un regard affûté. Et si la tonalité générale est plutôt sympathique, quoique très marquée par le folklore –les Ecossais ont une bonne image de buveurs de whisky et de porteurs de kilt-sans-rien-dessous-, elle reste biaisée par un point de vue centraliste et une petite tendance à l’arrogance bien française. Lire la suite

La France déprime, l’Ecosse avance

Glasgow a accueilli cet été les Jeux du Commonwealth, un événement positif et réussi

Glasgow a accueilli cet été les Jeux du Commonwealth, un événement positif et réussi pour la première ville écossaise – photo P.C.

Pendant que la France n’arrive plus à se projeter dans l’avenir, un petit pays d’Europe s’apprête à prendre une décision historique pour son destin. J’en parlais déjà ici, l’Ecosse votera le 18 septembre par référendum sur son maintien ou non dans le Royaume-Uni. Et comme je le disais il y a deux mois, les positions se radicalisent alors que le scrutin se rapproche. D’après la plupart des commentateurs, Alex Salmond, le premier ministre écossais et fer de lance du oui à l’indépendance, a remporté le deuxième débat télévisé qui l’opposait cette semaine à Alistair Darling, député travailliste et porte-parole des partisans du non (chapeau au Monde qui suit de près le sujet depuis plusieurs semaines). Cela suffira-t-il à faire basculer les 13% d’indécis?

Pour en parler régulièrement avec mes amis écossais, la décision est tellement personnelle et lourde de conséquences (contrairement à la consultation en Catalogne, le vote écossais est contraignant pour le gouvernement britannique) qu’elle ne peut reposer seulement sur les arguments d’un professionnel de la politique. En l’occurrence, Alex Salmond est incontestablement sincère et passionné par sa patrie, mais c’est aussi un politicien roublard qui n’est pas exempt d’ambition personnelle. La société écossaise a suffisamment de maturité pour exprimer un choix réfléchi sans se laisser manipuler par de la propagande, d’où qu’elle vienne (on n’est pas en Crimée non plus).

C’est un véritable exercice démocratique grandeur nature qui a lieu sous nos yeux et encore une fois, face à une France en plein doute existentiel, cette petite nation de 5 millions d’habitants fait preuve d’une vitalité rafraîchissante. Il y aurait beaucoup à dire sur les petits pays qui mettent en oeuvre à leur niveau l’adage « Think global, act local » : le Danemark, censé être le pays le plus heureux du monde, la Norvège, qui fait fructifier la manne pétrolière au profit d’une société égalitaire, l’Islande, qui a refusé de rembourser sa dette étrangère. Ces exemples scandinaves qui font briller les yeux des indépendantistes écossais ont aussi leurs limites : n’y a-t-il pas de l’égoïsme à se replier sur son confort, à l’écart de l’Union européenne et de l’euro? n’y a-t-il pas une illusion à se croire protégé des tumultes du monde, comme l’a montré l’irruption de violence d’Anders Breivik? Après trois siècles au sein du Royaume-Uni, l’Ecosse devrait être immunisée contre cet aveuglement. Lire la suite

Référendum sur l’indépendance : l’Ecosse vote pour son avenir

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En visite à Glasgow pour la présentation des travaux de fin d’année des étudiants de l’école des Beaux-Art (j’en parlais ici), j’en ai profité pour prendre le pouls de l’opinion dans la perspective du référendum sur l’indépendance écossaise qui entre dans sa dernière ligne droite. Le scrutin aura lieu le 18 septembre et à mesure que l’échéance se rapproche, les écarts se resserrent, les arguments se mettent en place et les esprits s’échauffent.

Le non est donné généralement gagnant à 60% dans les sondages mais on peut tout faire dire aux chiffres. Une récente étude plaçait le oui à 48% en excluant les indécis. Pour ma part, j’ai pu observer une évolution de l’opinion dans mon entourage. Des amis enclins au statu quo en janvier penchent aujourd’hui pour le oui. Les partisans du non se positionnent sur des bases avant tout rationnelles, tout en convenant que leur coeur les porterait plutôt vers le oui. J’ai entendu des arguments très proches de ce que l’on entend aujourd’hui en France : « Les partis politiques nous ont déçu, gauche ou droite c’est la même impuissance, alors autant essayer ». Sauf que ce discours est utilisé en France pour justifier le vote Front National, choix du désespoir et du repli sur soi. En Ecosse, le oui est un vote de confiance en l’avenir, en ses propres forces, certes porteur d’incertitudes mais comme me l’a souligné le rédacteur en chef du Sunday Herald, seul média à s’être prononcé officiellement pour l’indépendance, « l’incertitude fait partie du monde dans lequel nous vivons. Personne n’avait prévu l’effondrement du système bancaire. En quoi notre monde deviendrait-il plus instable si le oui l’emporte? »

La une du Sunday Herald du 4 mai en faveur du oui. L'exemplaire s'est arraché en quelques heures et s'est retrouvé en vente sur Ebay.

La une du Sunday Herald du 4 mai en faveur du oui. L’exemplaire s’est arraché en quelques heures et s’est retrouvé en vente sur Ebay.

C’est difficile à percevoir en France où l’on a tendance à ranger tous les Britanniques sous le terme d' »Anglais » ou de « rosbifs », mais il y a de grandes différences entre l’Ecosse et l’Angleterre en terme d’histoire, de culture, de mentalité. Et plus encore depuis la Devolution de 1999 qui a accordé à l’Ecosse son propre Parlement et une plus grande autonomie en matière de santé et d’éducation. L’Ecosse ne compte qu’un seul député conservateur au Parlement de Westminster, et pourtant le gouvernement britannique est conservateur ! Ukip a créé un raz-de-marée aux dernières élections européennes dans tout le royaume, sauf en Ecosse. Comment le peuple écossais ne se sentirait pas étranger aux diatribes anti-européennes de leurs voisins du sud de la frontière (« south of the border » comme on dit là-haut), d’autant qu’ils peuvent compter sur les ressources en gaz et en pétrole de la mer du Nord?

Better Together joue à se faire peur

Il faut reconnaître que les derniers jours ont été pénibles pour les modérés, pris entre le « scaremongering » de Better Together, le collectif pro-non qui joue à se faire peur en anticipant les pires avanies si le oui l’emporte, et la surenchère des Yessers qui vilipendent leurs opposants. JK Rowling, l’auteur d’Harry Potter, qui a publié une tribune très raisonnée sur son blog en faveur du non, s’est fait traîner dans la boue sur Twitter. Il est vrai qu’elle a annoncé un don d’1 million de livres en soutien de Better Together. Les militants indépendantistes n’aiment guère les milliardaires qui donnent des leçons au peuple… Lire la suite