Pleure, c’est un ordre

Depuis quand est-il obligatoire de montrer la photo d’un enfant mort en une des journaux? Depuis quand est-ce une faute ou une erreur de ne pas le faire, comme s’en est expliqué LibérationLe Monde, qui a suivi le mouvement de la presse européenne avec le recul que lui permet sa publication en milieu de journée, n’a pas pu éviter le télescopage absurde avec une publicité Gucci quelques pages plus loin.

Il fut un temps où on respectait l’image des morts, et plus encore celle d’un enfant. Je n’ai pas envie que le petit Aylan devienne un logo imprimé sur des T-shirts en symbole d’une crise migratoire dont on connaît l’ampleur depuis des mois. Plus de 2000 personnes se sont noyées en Méditerranée depuis le début de l’année, des dizaines de unes de journaux ont été consacrés à ce drame, et il faudrait une image choc -mais pas trop quand même : le petit garçon a l’air de dormir comme tous les petits garçons de trois ans qui font leur rentrée en maternelle cette semaine- pour secouer les consciences? Pour moi, cet enfant n’est pas un symbole. C’est un enfant qui avait l’avenir devant lui, ordinaire et unique au monde comme tous les enfants, victime de la folie des adultes comme des millions d’enfants dans le monde.

Par mon travail, j’utilise les réseaux sociaux. Je n’ai pas pu éviter cette photo quand bien même l’aurais-je voulu. Qu’elle soit importante pour mobiliser l’opinion et par ricochet les dirigeants au Royaume-Uni où le conservateur David Cameron compare les migrants qui tentent de rallier son pays à des insectes, je le comprends. Personnellement, je préfère m’informer par la presse et la radio, mais que la plupart des gens aient besoin d’images pour prendre la mesure d’une information, c’est un fait. C’était le sens de la une très forte de The Independent, qui fait un vrai travail de journalisme engagé.

Mais que les réseaux sociaux mettent un revolver virtuel sur la tempe des rédactions et de l’opinion françaises en ordonnant de regarder, de publier et de réagir, c’est une dictature de l’émotion qui va trop loin. En France, un politicien a parlé de la crise migratoire comme d’une « fuite d’eau ». N’est-ce pas à lui qu’il faut demander des comptes aujourd’hui, plus qu’aux journalistes ou aux dirigeants en place, qui sont assurément dépassés par l’ampleur du drame actuel mais nullement irrespectueux envers des êtres humains?

Plutôt que de m’indigner sur commande, parce que les vacances sont finies, parce que c’est la rentrée scolaire, parce que cette photo est si touchante, je préfère m’intéresser aux initiatives qui existent pour aider concrètement les réfugiés. Cet article de Slate en recense plusieurs, comme le collectif Singa, qui met en relation des réfugiés et des personnes pouvant les héberger. Je préfère la une de L’Obs, « J’ai été migrant », qui change la perception que l’on peut avoir des exilés. Face au sentiment d’impuissance que suscite une photo désespérante, je préfère l’implication citoyenne au niveau local. Nous n’avons pas les moyens de changer le monde, mais nous pouvons au moins agir sur notre monde autour de nous.

Dans le remarquable livre The Circle de Dave Eggers, qui parle de Facebook sans le nommer, la présence active sur les réseaux sociaux est devenue obligatoire (*). A la fin du récit, l’héroïne like des photos, poste des commentaires, fait un don à une association : elle est heureuse, satisfaite, son devoir est accompli. C’est censé être un roman d’anticipation. C’est le monde dans lequel nous vivons. Et il fait froid dans le dos.

(*) la semaine dernière on apprenait qu’un milliard de Terriens se sont connectés à Facebook en une journée

Une victoire en trompe l’oeil pour David Cameron

Il y a sept mois, après le rejet du référendum sur l’indépendance de l’Ecosse par 55% des électeurs, la plupart des médias français poussaient un soupir de soulagement et passaient à autre chose. C’était oublier un peu vite les 45% de votants qui étaient prêts à se lancer dans l’aventure et le ressentiment profond des citoyens écossais envers les politiciens de Londres qui ne les représentent pas.

Aujourd’hui, à l’occasion des élections législatives au Royaume-Uni, des observateurs tirent à nouveau des conclusions hâtives en parlant d’une éclatante victoire de David Cameron, le premier ministre conservateur (cette tribune parue dans Le Figaro en est le résumé caricatural). Les analystes soulignent la capacité d’un dirigeant sortant à mobiliser ses partisans, le sens des responsabilités des chefs de parti battus qui démissionnent, l’échec des instituts de sondages à prédire les résultats…

Certes, David Cameron peut nommer un gouvernement sans coalition et a en apparence le soutien des citoyens britanniques dans sa politique économique, anti-immigration et anti-Union européenne (un référendum sur la sortie de l’UE est prévu pour 2016). Mais un grand nombre de médias français a un angle de vue focalisé sur Londres.

@serialsockthief

@serialsockthief

Moi quand je regarde la carte des résultats au lendemain du scrutin, je vois une grande tache jaune là-haut tout au nord. L’Ecosse et ses 5 millions d’habitants (plus que la République d’Irlande) n’ont envoyé aucun député conservateur, le parti au pouvoir, à Westminster, le parlement britannique. Mieux (ou pire, question de point de vue), ce fief du Labour a réduit la représentation travailliste comme peau de chagrin, et confié 56 de ses 59 sièges au SNP, le parti nationaliste écossais qui milite pour un nouveau référendum. Pas besoin d’être un fin politologue pour voir qu’il y a un os dans le potage triomphant de Cameron, qui devrait vite tourner à la soupe à la grimace. Et plutôt que l’image du premier ministre habile qui a su se faire réélire contre tous les pronostics sur fond de naissance du royal baby, je pense que ce qui va rester de lui est le titre de l’homme politique qui aura conduit à la désunion du royaume. Pas de meilleur moyen pour un politicien falot d’entrer dans la postérité.

Je l’écrivais il y a déjà presque un an, le pays du chardon adore tenir le rôle de poil à gratter du Royaume-Uni, et ces dernières élections ne font que le confirmer. Parmi les nombreux amis que j’ai en Ecosse, la lecture des résultats n’est pas du tout celle des observateurs à courte vue. Aucun ne se réjouit de la victoire de Cameron (je n’en connais pas qui ait voté pour lui). Ceux qui espéraient une coalition Labour-Libéraux démocrates pour faire barrage à la fois aux Tories et au SNP sont terriblement déçus. Ceux qui ont voté SNP sont naturellement ravis. Tous savent qu’un nouveau référendum aura lieu, et que l’indépendance est à portée de main. Je cite le mail très nuancé que m’a envoyé une amie, qui n’a pas voté SNP :

« Comme beaucoup de gens en Ecosse, j’ai des sentiments mélangés [mixed feelings] sur les résultats des élections. Je suis dégoûtée [gutted] que les Tories aient gagné à nouveau, je pense que c’est un désastre pour tout le monde au Royaume-Uni. Les résultats du SNP sont très impressionnants et beaucoup de mes amis et de membres de ma famille en sont ravis [very excited]. Je n’ai pas voté SNP, bien que j’ai été très impressionnée par Nicola Sturgeon [première ministre écossaise et chef de file du SNP]. Elle a montré pendant cette campagne l’exemple d’une façon de faire de la politique plus intelligente, moins agressive et moins antagoniste. »

« Je suis sûre que nous allons vers un autre référendum et que l’indépendance est plus ou moins inévitable. Et si c’est ce que veulent les gens, très bien [fair enough]. Cependant, j’attends encore d’être convaincue que c’est une véritable avancée sur le long terme, et bien que la plupart des gens qui ont voté oui et SNP l’ont fait pour des raisons pragmatiques de justice sociale, que je respecte, je perçois un désagréable élément de nationalisme qui ne cesse de réapparaître. C’est visible dans tous les saltires [*] (personnellement je déteste les drapeaux quels qu’en soient la couleur), et la déclaration stupide d’Alex Salmond [l’ancien premier ministre écossais] sur « le lion écossais qui a rugi à travers le pays ». J’espère que Sturgeon arrivera à le faire taire [put a lid on him], car il faut mettre à son crédit qu’elle ne paraît pas intéressée de près ou de loin par ce genre de nationalisme. Après le référendum, j’ai senti que l’atmosphère était pesante, avec beaucoup de haine entre les deux camps. Heureusement, cela s’est un peu apaisé, et je ressens plus de respect mutuel entre les camps du oui et du non. »

Personnellement je n’ai pas lu ce type de témoignage dans la presse française (mais je ne lis pas tout). Le Monde est très en pointe sur le sujet et a consacré de nombreux articles à Nicola Sturgeon et aux rapports de force politiques, mais la parole, sensée, réfléchie, argumentée des citoyens écossais est rarement entendue. C’est un travers du centralisme français de ne pas savoir écouter les voix périphériques, et cette surdité partielle n’est pas pour rien dans les difficultés actuelles en France. A force de ne pas être écoutées, les minorités se révoltent. Si la conséquence est un oui au référendum sur l’indépendance écossaise, est-ce vraiment pire qu’un oui au Front National?

La seule issue raisonnable serait que les Britanniques répondent non au référendum sur la sortie de l’Union européenne, mais on comprend bien que le SNP, pro-européen, serait en position de force si le oui l’emporte, une information fuitée dans la presse le laissait entendre. David Cameron fera tout pour éviter une nouvelle consultation sur l’indépendance écossaise, mais les descendants de Braveheart ne se laisseront pas faire. Bref, c’est un jeu de billard à plusieurs bandes qui se joue, et la manche gagnée par David Cameron ne signe pas la fin de la partie.

[*] drapeaux écossais

L’Ecosse, laboratoire d’innovation

Ecosse été 2008 143

Scoop : un jour de beau temps en Ecosse – photo P.C.

Depuis qu’un sondage a placé pour la première fois le oui gagnant au référendum sur l’indépendance écossaise du 18 septembre, les médias français se penchent sérieusement sur ce scrutin qui ne les affolait guère jusque là (mis à part Le Monde qui suit le sujet depuis plusieurs mois, lire aussi mes articles ici et ). Certains découvrent qu’il a une implication réelle -la fin éventuelle du Royaume-Uni tel qu’il existe depuis trois siècles-, qu’il n’est pas le caprice d’un peuple noyé dans la brume à l’accent pittoresque.

Concernée directement par le sujet (j’ai épousé un Ecossais, j’ai deux enfants à la double nationalité franco-britannique et demain peut-être écossaise, nous y retournons plusieurs fois par an et y avons des amis très chers), je lis les commentaires avec un regard affûté. Et si la tonalité générale est plutôt sympathique, quoique très marquée par le folklore –les Ecossais ont une bonne image de buveurs de whisky et de porteurs de kilt-sans-rien-dessous-, elle reste biaisée par un point de vue centraliste et une petite tendance à l’arrogance bien française. Lire la suite