L’expérience que Sheryl Sandberg ne partagera pas sur Facebook

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Le mari de Sheryl Sandberg est mort. Il s’appelait Dave Goldberg, il avait 47 ans, il était président de la société de sondages sur internet SurveyMonkey. C’était un entrepreneur, un type sympa de toute évidence, un père, un ami, un fils, et c’était le mari de Sheryl Sandberg, la numéro 2 de Facebook. A ce titre, il était le pivot de son best seller Lean In (En avant toutes en français), un ouvrage sorti en 2013 dans lequel elle encourageait les jeunes femmes diplômées à prendre des responsabilités en entreprise. Elle y démontrait, en s’appuyant sur son expérience personnelle, qu’il était possible d’avoir des enfants sans sacrifier ses ambitions professionnelles. Une grande partie de sa démonstration reposait sur le rôle joué par son époux, véritable partenaire de vie aussi présent qu’elle auprès de leurs deux enfants.

J’ai dévoré Lean In (j’en parlais ici et ). Pour moi, c’est un livre important qui participe à l’élaboration d’un nouveau féminisme dans lequel on peut vouloir être mère tout en revendiquant l’égalité professionnelle. Comme dans la campagne HeforShe si bien défendue par Emma Watson, il associe les hommes à la lutte pour les droits des femmes, tant eux-mêmes peuvent souffrir des injonctions de genres et de rôles que la tradition leur impose. C’est un livre d’empowerment, qui apprend aux jeunes femmes à ne pas s’excuser de ce qu’elles sont et défend au final la liberté de chacun de se réaliser. Homme ou femme, avec ou sans enfant, hétéro, homo ou transgenre, en aimant la mode ou en se contentant de vêtements fonctionnels, que sais-je. La seule chose que je reprocherais à Sheryl Sandberg, c’est de mettre son énergie au profit d’une entreprise qui prospère sur la collecte des données personnelles de ses utilisateurs, mais après tout libre à chacun de s’inscrire ou pas sur le réseau social.

Perdre son mari brutalement et se retrouver seule avec deux jeunes enfants, pour l’avoir vécu personnellement, c’est un drame intime qui bouleverse tous les repères. Au-delà du choc émotionnel, il faut affronter les conséquences financières, les engagements professionnels, l’organisation au quotidien, les réactions de l’entourage… Je ne doute pas que Sheryl Sandberg a les ressources personnelles, matérielles, relationnelles pour traverser cette épreuve. Elle pourra même écrire un livre sur son expérience, qui sera sans aucun doute un best seller. Mais l’irruption de la tragédie dans son plan de carrière rappelle que les manuels de développement personnel n’ont de sens qu’à un moment de la vie, et que celle-ci se charge de bousculer en permanence nos certitudes. Quid des femmes divorcées ou qui n’ont pas eu la chance de rencontrer le bon partenaire? Faut-il forcément être heureuse en ménage pour se réaliser professionnellement? Et quand la maladie se charge de nous stopper dans notre élan, la volonté de grimper les échelons hiérarchiques n’apparaît-elle pas dérisoire?

Lean In avait un grand mérite, celui d’inciter les jeunes diplômées à dépasser les barrières qu’elles s’imposent elles-mêmes. Mais il ne valait que pour cela, et ne prenait pas en compte toute la complexité du réel. Désormais, Sheryl Sandberg va devoir affronter les difficultés de l’existence sans le soutien de la seule personne qui pourrait l’épauler, celui qui n’est plus là. Et ça, même quand on est une pro de la mise en scène de soi, ça ne se raconte pas sur Facebook.

De Citroën à Apple, les femmes sont là

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Linda Jackson, directrice générale de Citroën, et Angela Ahrendts, vice-présidente d’Apple (future numéro un ?), figurent en bonne place dans Challenges de la semaine, qui fait sa une sur le Mondial de l’automobile. Je ne peux pas m’empêcher de penser à ce rédacteur en chef d’un magazine économique concurrent qui m’avait retoqué un sujet en disant qu’il était « trop féminin ». Mais les femmes sont déjà là les gars, il faut vous y faire ! Parmi vos lecteurs, parmi les dirigeants d’entreprise, même dans l’automobile, même à la Silicon Valley. Qu’est-ce que c’est, un sujet féminin, en économie? Les rouges à lèvres ? L’Oréal est le numéro un mondial des cosmétiques, et il est français. Les sacs à main ? Hermès a continué d’enregistrer une hausse des ventes au premier semestre 2014, y compris en Europe.

Cette dichotomie entre femmes et économie n’a plus lieu d’être. Angela Ahrendts a développé Burberry en binôme avec Christopher Bailey, en a fait une référence du luxe et du high tech. Elle fait maintenant des étincelles chez Apple et on sent qu’avec le patron du design Jonathan Ives, ils en ont sous le pied. On vit une période passionnante pour les femmes (occidentales surtout), encore une bonne nouvelle!

J’ai eu l’occasion, en interviewant Marie-Laure Sauty de Chalon, la présidente d’Aufeminin, de m’intéresser aux femmes qui encouragent leurs pairs à briser la peur et le plafond de verre pour prendre des responsabilités dans l’entreprise et dans la société. La dirigeante organise avec Aude de Thuin, la créatrice du Women’s Forum, les rencontres Happy Happening, du 14 au 16 novembre, trois jours de débats et d’ateliers destinés particulièrement à la génération Y, les 25-35 ans qui démarrent leur vie de femme et leur carrière. J’ai passé l’âge, mais je ne manquerai pas d’y aller, pour voir, pour entendre, pour recevoir de bons conseils aussi, pourquoi pas ? Le Women’s Forum est un club de dirigeantes, un « Davos des femmes ». Aujourd’hui les initiatives s’adressent au grand public, elles tendent la main aux nouvelles générations pour leur montrer la voie.

C’est aussi l’intérêt de Lean In, le livre de Sheryl Sandberg, la numéro deux de Facebook. Elle y mêle habilement des anecdotes drolatiques (le jour où elle a utilisé un tire-lait tout en menant une réunion par téléphone), les témoignages pratiques (autant que possible, elle quitte le bureau à 17h30 pour être auprès de ses enfants et travaille à nouveau après la petite histoire du soir) et les encouragements destinés autant aux hommes qu’aux femmes à concilier épanouissement personnel et professionnel. Le chapitre consacré au beau mot de mentor est particulièrement intéressant. Ce rapport de confiance avec une personne plus expérimentée qui n’est ni un parent, ni un ami, ni un supérieur hiérarchique au sens strict est une notion à développer. Et plus encore chez les femmes qui ont besoin d’exemples de réussite.

Marie-Laure Sauty de Chalon : « L’élégance, c’est la liberté d’être soi »

Merci à Marie-Laure Sauty de Chalon, présidente du groupe Aufeminin, d’avoir répondu à mes questions dans le cadre des rencontres du blog Enjoy by Longchamp. Je l’ai interrogée sur ses actions pour encourager la confiance en elles des femmes, car nous avons trop souvent tendance à nous freiner toutes seules. Elle-même a expliqué dans le passé comment elle avait conquis la tête d’Aegis Media en dépit de ses propres réserves, et l’on sait combien les hommes ont moins de complexes à demander ou accepter une promotion que nous…

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Il a beaucoup été question de la légitimité des femmes dirigeantes dernièrement, particulièrement dans les médias suite aux évictions de Natalie Nougayrède du Monde et de Jill Abramson du New York Times. Mais plutôt que les réactions outrées sur les femmes qui ne seraient pas reconnues à leurs postes, je préfère retenir que ces managers ont conquis et assumé leurs responsabilités jusqu’au bout. Diriger est un risque, que l’on soit un homme ou une femme, surtout en pleine crise de la presse écrite, et ces événements sont à rapprocher de la démission de Nicolas Demorand de Libération. Les premiers échos laissaient entendre que Jill Abramson était partie pour des questions de différences salariales mais sa personnalité complexe mérite mieux qu’une victimisation hâtive.

Il ne s’agit pas de nier le plafond de verre, les inégalités salariales ou les injonctions culpabilisantes faites aux femmes. Toutes n’ont pas une batterie de nounous et de coachs sportifs à leur disposition pour reprendre le travail en talons hauts et le ventre plat quinze jours après leur accouchement comme Rachida Dati ou Victoria Beckham -et toutes ne le souhaitent pas. Mais malgré les remises en question inquiétantes comme en Espagne, je trouve notre période passionnante pour les femmes, car on voit émerger une génération de dirigeantes féminines, ambitieuses dans le bon sens du terme et qui ont envie de partager leur expérience avec leurs consoeurs. Je dois encore finir de lire Lean In de Sheryl Sandberg, la numéro deux de Facebook, mais j’ai retenu un de ses conseils, qui est de faire confiance à son compagnon pour le partage des tâches familiales et mieux encore, de choisir le compagnon dont on sait qu’il sera un bon partenaire dans ce partage. L’égalité hommes-femmes n’est pas que le combat des femmes !