Une bonne idée par jour : The Circle sur Netflix

The Circle est le programme parfait pour se changer les idées en confinement. C’est une téléréalité dont le principe rappelle notre condition actuelle : des candidats sont enfermés chacun dans un appartement, ils ne peuvent pas voir les autres participants, et communiquent par le biais d’un écran en s’envoyant des messages, des émojis, des photos. Différentes épreuves permettent d’en savoir plus sur les personnalités, des alliances se créent, voire des romances, mais aussi des « clash ». À intervalle régulier, les candidats sont invités à classer leurs concurrents par ordre de préférence et le moins populaire (ou le plus dangereux) est éliminé.

Là où ça se corse, c’est que les joueurs ne sont pas forcément ce qu’ils annoncent sur leur profil : ce peut être un homme qui prétend être une femme, deux femmes qui jouent un homme, deux hommes qui se font passer pour une femme etc. Quiproquos à gogo! Perversité supplémentaire, les règles du jeu sont susceptibles de changer à tout moment, ce qui redistribue les cartes.

On suit les stratégies de chacun, les retournements d’alliances, les dilemmes des candidats, dans un esprit beaucoup plus bon enfant que Koh Lanta. Ça reste un jeu même s’il y a 100 000 euros à la clé pour le vainqueur. C’est divertissant, rythmé, très drôle, complètement addictif, assez cliché, totalement superficiel mais qu’est-ce que ça fait du bien! Et le final est incroyable.

Je ne sais pas si les créateurs de The Circle ont pensé au livre du même nom de Dave Eggers paru en 2013. C’est un très grand roman sur l’emprise des Facebook et Google sur nos vies. Une excellente lecture de confinement aussi!

Pleure, c’est un ordre

Depuis quand est-il obligatoire de montrer la photo d’un enfant mort en une des journaux? Depuis quand est-ce une faute ou une erreur de ne pas le faire, comme s’en est expliqué LibérationLe Monde, qui a suivi le mouvement de la presse européenne avec le recul que lui permet sa publication en milieu de journée, n’a pas pu éviter le télescopage absurde avec une publicité Gucci quelques pages plus loin.

Il fut un temps où on respectait l’image des morts, et plus encore celle d’un enfant. Je n’ai pas envie que le petit Aylan devienne un logo imprimé sur des T-shirts en symbole d’une crise migratoire dont on connaît l’ampleur depuis des mois. Plus de 2000 personnes se sont noyées en Méditerranée depuis le début de l’année, des dizaines de unes de journaux ont été consacrés à ce drame, et il faudrait une image choc -mais pas trop quand même : le petit garçon a l’air de dormir comme tous les petits garçons de trois ans qui font leur rentrée en maternelle cette semaine- pour secouer les consciences? Pour moi, cet enfant n’est pas un symbole. C’est un enfant qui avait l’avenir devant lui, ordinaire et unique au monde comme tous les enfants, victime de la folie des adultes comme des millions d’enfants dans le monde.

Par mon travail, j’utilise les réseaux sociaux. Je n’ai pas pu éviter cette photo quand bien même l’aurais-je voulu. Qu’elle soit importante pour mobiliser l’opinion et par ricochet les dirigeants au Royaume-Uni où le conservateur David Cameron compare les migrants qui tentent de rallier son pays à des insectes, je le comprends. Personnellement, je préfère m’informer par la presse et la radio, mais que la plupart des gens aient besoin d’images pour prendre la mesure d’une information, c’est un fait. C’était le sens de la une très forte de The Independent, qui fait un vrai travail de journalisme engagé.

Mais que les réseaux sociaux mettent un revolver virtuel sur la tempe des rédactions et de l’opinion françaises en ordonnant de regarder, de publier et de réagir, c’est une dictature de l’émotion qui va trop loin. En France, un politicien a parlé de la crise migratoire comme d’une « fuite d’eau ». N’est-ce pas à lui qu’il faut demander des comptes aujourd’hui, plus qu’aux journalistes ou aux dirigeants en place, qui sont assurément dépassés par l’ampleur du drame actuel mais nullement irrespectueux envers des êtres humains?

Plutôt que de m’indigner sur commande, parce que les vacances sont finies, parce que c’est la rentrée scolaire, parce que cette photo est si touchante, je préfère m’intéresser aux initiatives qui existent pour aider concrètement les réfugiés. Cet article de Slate en recense plusieurs, comme le collectif Singa, qui met en relation des réfugiés et des personnes pouvant les héberger. Je préfère la une de L’Obs, « J’ai été migrant », qui change la perception que l’on peut avoir des exilés. Face au sentiment d’impuissance que suscite une photo désespérante, je préfère l’implication citoyenne au niveau local. Nous n’avons pas les moyens de changer le monde, mais nous pouvons au moins agir sur notre monde autour de nous.

Dans le remarquable livre The Circle de Dave Eggers, qui parle de Facebook sans le nommer, la présence active sur les réseaux sociaux est devenue obligatoire (*). A la fin du récit, l’héroïne like des photos, poste des commentaires, fait un don à une association : elle est heureuse, satisfaite, son devoir est accompli. C’est censé être un roman d’anticipation. C’est le monde dans lequel nous vivons. Et il fait froid dans le dos.

(*) la semaine dernière on apprenait qu’un milliard de Terriens se sont connectés à Facebook en une journée