Yellow vests : what’s going on?

Le journal écossais The National, dans son édition du dimanche, m’a demandé d’expliquer la crise des gilets jaunes à ses lecteurs. Embourbés dans le Brexit, les Britanniques (et plus encore les Ecossais qui ont massivement voté pour le maintien dans l’Union européenne) ont leurs propres emmerdes problèmes à gérer mais les violences répétées lors des manifestations du samedi inquiètent et interrogent. Surtout vues de loin où l’on a du mal à imaginer que la France va si mal. Nous sommes l’un des pays les plus riches de la planète, nous avons une qualité de vie que le monde nous envie, nous bénéficions d’une protection sociale qui amortit les accidents de la vie, et pourtant une large part de la population se sent négligée, abandonnée, laissée pour compte. Ce sont ces inégalités et ces injustices que dénonce légitimement le mouvement des gilets jaunes, mais le déchaînement de violence qui a affecté les commerces et les entreprises juste avant Noël ne peut être que contreproductif pour les salariés modestes. Par ailleurs, l’aspiration à la consommation et à un mode de vie fondé sur la voiture (illustré dans cet article polémique du Monde) s’entrechoque avec les impératifs écologiques. Facile à dire quand on n’a pas de problème de fin de mois mais la demande d’une société plus juste s’exprime souvent dans une injonction à taxer les riches plutôt qu’à changer collectivement de modèle de consommation. Et le gouvernement actuel n’a clairement pas été innovant en la matière comme l’a démontré la démission tonitruante de Nicolas Hulot.

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« If only we’d thought about our national identity like you did »

Il y a un mois, 4 millions de personnes descendaient dans la rue en réponse aux attaques terroristes. Une démonstration d’unité nécessaire mais qui venait bien tard, à quel prix, et pour quels conséquences concrètes? La prochaine élection présidentielle est dans deux ans et on verra bien qui va profiter du climat actuel.

Je publie ici le billet que j’ai signé à chaud pour le journal écossais The National dans lequel je mets en parallèle la qualité du débat sur l’indépendance de l’Ecosse et l’absence de perspective d’avenir en France. Un point de vue bien difficile à faire entendre de ce côté-ci de la Manche.

Ensuite je reviens à mes parfums, promis.

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« When I followed the referendum on Scottish independence last year, I was impressed by the quality of the debate. It was mature, well-informed, respectful. People made up their mind according to their own beliefs and understanding of the issues.

It was a positive display of free speech and free will. What struck me the most was that it was an inclusive debate : all residents of Scotland over 16 took part in it, be they French, Italian, Pakistani or English. It was a breath of fresh air.

Meanwhile in France, the air was thick with worries from people out of work, with the feeling of political impotence, with the fear of losing power in Europe and in the world, with the lack of prospects in deprived neighbourhoods.

The far-right National Front party came first in the European election with a scapegoat ideology. Polemicist Eric Zemmour voiced the opinion of many by ranting about same-sex marriages leading to the end of our civilization.

All the time I was thinking : how can a strong and rich democracy lose confidence in itself so much ? Why can’t we have the same positive debate as in Scotland about our strengths and assets in a globalized economy? Why can’t we unite around a common project to face the challenges of this complicated world ?

We came close when former president Nicolas Sarkozy launched a debate on national identity in 2009. But it ended in protests against halal school meals and street prayers and was swept under the carpet.

No wonder most French media didn’t really understand what the Scottish referendum was about. They were only really interested in it when the Yes came first in a poll 10 days before the vote.

First they thought it was about cultural identity -bagpipes, kilts and William Wallace. When they understood it was about politics -calls for social justice, fewer Conservative MPs than pandas etc- they deemed the Scots selfish and irresponsible. I’m not talking about all media. But it was very hard to have a different view heard despite our common history since the Auld Alliance.

Now France is having a massive conversation about its future in the wake of a devastating attack on free speech, police and the Jewish community. Politicians, teachers, journalists, police forces, the justice system, clerics, all institutions have a part to play in that debate, including ordinary citizens.

It is a wake up call to remind us that democracy is not a given, it is an ongoing process that always needs to be fought for. Like you did in Scotland, under very peaceful circumstances. Like you are still doing, in the run up to the next general election.

Why it took 17 deaths and many injured in France to come to the same realization is hard to stomach. »

Mon Paris blessé

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Place de la Nation, le soir du 11 janvier – photo P.C.

« Journaliste lifestyle, art de vivre, air du temps », pour moi ce n’est pas seulement tester des vernis à ongles et fréquenter de beaux hôtels. Depuis que je travaille en indépendante, c’est la volonté de célébrer les créateurs et les entrepreneurs, ceux qui font de la France un pays reconnu dans le domaine du luxe. C’est le choix revendiqué de parler de ce qui marche et de lutter contre l’idéologie décliniste qui mine l’état d’esprit du pays et le pousse vers les extrêmes. C’est interviewer le chef Guy Martin, le pâtissier Pierre Hermé, la sommelière Caroline Furstoss qui font honneur à la gastronomie française. C’est rencontrer Jean-Claude Ellena, Michel Almairac et Thierry Wasser, des artistes du parfum. C’est s’ouvrir l’esprit à la Fondation Vuitton et la Fondation Cartier. C’est décrypter les logiques de communication de Chanel et de Dior, des symboles de l’excellence française. Pour moi, ce n’est pas futile. C’est la France qui innove, qui exporte et qui crée des emplois.

Aujourd’hui c’est difficile de penser à autre chose que les victimes de Charlie Hebdo, de Montrouge et de la porte de Vincennes. Ces tragédies sont trop proches de moi. Sentimentalement d’abord, parce que je lisais Charlie Hebdo lorsque j’étais étudiante, parce que Cabu était le complice moqueur de Dorothée dans les Récré A2 de mon enfance, parce que je me délecte des rébus littéraires d’Honoré. Géographiquement aussi, parce que sur ce boulevard Richard Lenoir où un policier en VTT à terre a été abattu, j’emmenais mes enfants faire du toboggan dans le jardin juste en face. Parce que la porte de Vincennes, c’est chez moi à quelques mètres près, le symbole du retour à la maison quand je rentre de l’aéroport. Parce que la place de la Nation, c’est le quartier où je vis, un lieu chargé d’histoire habitué à l’effervescence des manifs mais aussi un carrefour quotidien, commerçant, que l’on traverse en toute insouciance.

Parce que j’ai trop d’amis de toutes confessions pour me dire que cela doit être brandi comme un étendard. Pour moi c’est une évidence, la France est multiculturelle, la mixité sociale une condition pour élever les enfants dans l’ouverture aux autres, la laïcité un socle pour vivre ensemble dans le respect mutuel. Que des dessinateurs pacifiques dans un pays démocratique deviennent des martyrs de la liberté d’expression, que des rues familières se transforment en décors de scènes de guerre, que les valeurs de mon pays doivent être réaffirmées face aux agressions de fanatiques, 70 ans après la fin de la Seconde guerre mondiale, je n’arrive pas à le réaliser. Il me faudra du temps avant de pouvoir regarder le Paris que j’aime, les rues où je vis, sans penser à ces vies brisées.

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Des fleurs, des bougies et des stylos. Place de la République – photo P.C.

Paris a souffert maintes fois dans le passé. Le Journal d’Hélène Berr, qui a donné son nom à la médiathèque locale, Dora Bruder de Patrick Modiono, notre Prix Nobel de littérature dont nous sommes si fiers, ont décrit ce quartier du 12e arrondissement où des enfants juifs ont été arrêtés. 70 ans plus tard, on meurt encore parce qu’on est juif en France. Il y a eu Toulouse, maintenant Paris. Comme me l’a souligné une amie : « La démocratie n’est pas un acquis, c’est un combat qui ne s’arrête jamais ». Nous l’avions oublié. Il va falloir recommencer à se battre.

Parmi la foule qui affluait sur la place de la Nation ce dimanche qualifié d’historique où près de 4 millions de personnes sont descendues dans la rue, je ne pouvais pas m’empêcher de me sentir dans un film de science-fiction. Bien sûr c’était indispensable que l’on soit le plus nombreux possible, mais pour moi c’était un cauchemar éveillé. Le pire est déjà arrivé, le prix à payer est trop élevé pour se réjouir de cette démonstration d’unité. Quand la réalité se met à ressembler à un roman de Michel Houellebecq, auteur génial mais au nihilisme épuisant, les temps sont durs pour les humanistes. 

Pendant cette marche, j’ai vu beaucoup de drapeaux tricolores, entendu quelques Marseillaises. Ce n’est pas l’esprit Charlie, mais il était plus que temps que les démocrates se réapproprient les symboles de la République annexés par des extrêmes dont je n’ai même pas envie de citer le nom. Il n’y a qu’en France qu’on a honte d’afficher son drapeau. Aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, ce sont des signes cool que l’on arbore en T-shirt sans connotation ambiguë. Les paroles de la Marseillaise sont belliqueuses, mais c’est le fruit de notre histoire, qui ne doit pas être réservé qu’aux matchs de foot. C’est le moment d’exprimer notre respect pour nos institutions, écoles, éducateurs, policiers, juges, qui sont bien démunis pour endiguer l’endoctrinement qui sape certains quartiers. Bien loin, et en même temps tout près, de la place de la Nation.

Enfin, si cette tragédie m’affecte en tant que citoyenne, elle me touche aussi en tant que journaliste. Non seulement une rédaction a été décimée en faisant son travail (vertige) mais j’ai couvert les événements pour les journaux écossais -indépendantistes, je précise- The National et The Sunday Herald. Expliquer à des lecteurs non français ce qu’est Charlie Hebdo, faire ressentir la folie de ces journées irréelles, tout en les vivant intimement au pied de chez soi, c’est une expérience que je n’oublierai jamais. Je mets ici le lien vers l’article du Sunday Herald où le professionnel se mêle au personnel.

Alors ce dimanche, quand les notes d’une cornemuse jouant Amazing Grace se sont mises à résonner sur la place de la Nation au crépuscule, la Franco-Ecossaise que je suis n’a pas pu s’empêcher d’y voir un signe. L’internationale des gens de bonne volonté.