L’uberisation de l’économie, dans la beauté aussi

Il y a quelques mois, Les Echos publiait un édito sous la plume de Jean-Marc Vittori sur la fin du salariat. « Et si le salariat disparaissait… » prophétisait l’article qui résonne avec l’actualité, entre chiffres du chômage, polémique sur UberPop et vote de la loi Macron sur la croissance et l’activité. Gouvernants et médias s’agitent pour trouver comment redresser la courbe de l’emploi, mais le débat s’obstine à confondre travail et salariat.

Comme l’expliquait l’éditorialiste des Echos, ce dernier est lié à une période précise de l’histoire économique, caractérisée par des emplois industriels standardisés. Avec le déclin de l’industrie et l’émergence d’entreprises agiles nées grâce à internet, les notions de salaire, fiche de paye et contrat de travail sont bousculées. Et si le travail peut être une condition de réalisation personnelle et d’insertion sociale, il va falloir s’habituer à ce qu’il ne soit pas forcément associé à un employeur unique. Voire à ce que chacun devienne son propre employeur.

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Ces réflexions ont été alimentées par un entretien que j’ai eu avec Morgane L’Hostis, la cofondatrice de l’application Pop my day. Cet outil permet de réserver via son téléphone portable des services de manucure, maquillage, coiffure, massage à domicile. Comme Uber offre une alternative aux taxis, Pop my day permet de contourner les contraintes d’horaires des instituts de beauté. Et comme UberPop faisait appel à des chauffeurs indépendants qui souhaitaient arrondir leurs fins de mois, l’appli a recours à des esthéticiennes freelance, surnommées des « Popartistes », dûment déclarées et à jour de leurs cotisations, qui complètent leur activité. Ce type d’emploi à la carte correspond à ce que l’on a appelé « l’uberisation de l’économie » et que Morgane L’Hostis a étudié de près. Au passage, les dirigeants d’Uber sont ravis de la publicité gratuite assurée à leur nom, synonyme de cette nouvelle économie.

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Morgane L’Hostis, entrepreneuse de 24 ans

« J’ai travaillé chez Airbnb aux Etats-Unis et j’ai pu constater le développement des applis, dans le domaine des chauffeurs ou des coursiers, explique la jeune entrepreneuse. Cela correspond à une société où l’on a d’un côté des personnes qui ont les moyens et peu de temps, de l’autre des gens qui ont un travail précaire et souhaitent augmenter leurs revenus. C’est évidemment une conséquence de la précarité. On peut aussi le voir comme une transformation du marché de l’emploi et une remise en avant du salarié par rapport à l’entreprise. Chez Airbnb, j’ai vu des hôtes qui avaient quitté leur job pour vivre de la location de leur maison et appréciaient de nouer d’autres relations avec les autres. »

Evidemment, qui dit salariat dit cotisations, congés payés, comité d’entreprise… Mais les conditions sociales sont-elles si idylliques en entreprises? Combien de salariés rêvent de flexibilité sur les horaires, de télétravail, d’autonomie sur les tâches assignées? Combien d’anciens salariés qui ont monté leur boîte s’épanouissent dans un projet qui leur appartient, malgré les incertitudes et les pressions administratives? Combien de chômeurs refusent de saisir la première offre d’emploi venue, car elle est en dessous de leurs qualifications? L’excellent film La loi du marché avec Vincent Lindon le montre bien : un chômeur de longue durée, même volontaire et décidé à s’en sortir, n’est pas prêt à tout accepter pour payer ses factures à la fin du mois. C’est aussi une question de courage et de dignité.

A 24 ans, tout juste diplômée d’HEC, Morgane L’Hostis a beau jeu de voir dans l’emploi indépendant un facteur « d’empowerment ». Difficile pour un ouvrier de 55 ans de créer sa propre activité, la transition vers 40% de freelance estimée pour 2020 ne se fera pas sans soubresauts. Mais on peut aussi porter un autre regard sur cette nouvelle ère et voir les opportunités qui s’ouvrent plutôt que les risques du changement. Envisager le réel comme une comédie sociale britannique (The Van ou Full Monty, sur des chômeurs qui prennent leur destin en main) plutôt que comme un film des frères Dardenne qui voit le monde en mode binaire. Foi de journaliste indépendante… qui s’accorde quelques jours de vacances.

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Love me Tinder, et alors?

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France 4 diffusait lundi 17 novembre la première partie d’un documentaire sur Tinder, l’appli du moment (qui ne l’est sans doute déjà plus maintenant que tout le monde en parle). La deuxième partie est programmée le 24 novembre à 23h15 et sera visible en replay.

Love me Tinder est réalisé par deux journalistes, France Ortelli, 32 ans, et Thomas Bornot, 40 ans, eux-mêmes célibataires en quête d’amour, ou au moins « de bons moments ». Dans une forme de journalisme gonzo 2.0, le duo se met en scène dans sa découverte de l’outil, de ses usages et des nouveaux comportements de séduction qu’il génère. Rien de plus banal à l’heure où les Youtubeuses déballent leurs trousses de maquillage et leur vie privée. L’impudeur n’est plus un tabou, l’intimité plus un sanctuaire, l’image sociale et numérique se confondent, une fois ce postulat posé le documentaire est passionnant.

Tinder est apparu il y a un an dans le paysage des applications mobiles avec une petite odeur de soufre confirmée par son logo en forme de flamme. C’est un service qui annonce clairement la couleur : faire des rencontres dans son environnement proche grâce à la géolocalisation. Nul romantisme là-dessous, le but est de consommer de la relation en sélectionnant des profils. Un simple geste du pouce permet d’élire ou d’éliminer sa cible. Si deux utilisateurs se choisissent mutuellement, « it’s a match » et le contact peut s’opérer.

Première réaction : quelle horreur ! quelle vision utilitariste et consumériste des rapports humains ! Mais à bien y réfléchir, c’est toute la société qui fonctionne sur ce schéma. La fameuse génération Y dont on nous rebat les oreilles, les 18-35 ans nés avec un ordinateur dans les mains, savent que les relations sentimentales sont précaires (un mariage sur deux finit en divorce à Paris), que le monde du travail ne fait aucun cadeau (23% de chômage chez les moins de 25 ans), que le monde est instable (l’image du loup solitaire qui peut frapper à tout moment, à tout endroit envahit les médias). Plutôt que de subir des règles du jeu qu’ils n’ont pas choisies, ils les renversent à leur avantage. Pas de certitude, mais une liberté revendiquée.

Les start up internet l’ont bien compris, qui se développent sur ce créneau de la mise à disposition immédiate ou atawad (anytime, anywhere, any device) : vente-privée ou beautéprivée qui déstockent produits de beauté et articles de mode, Uber, qui propose un service alternatif aux taxis non sans polémique. Le publicitaire Eric Briones alias Darkplanneur, que j’ai interrogé pour l’article sur YSL et les Google Glass paru dans Le Journal du dimanche du 16 novembre, m’a appris l’existence de Beautified, une application typiquement Y, qui permet de réserver au dernier moment une manucure ou un brushing. Dans les médias, la journaliste « millennial » -elle est née en 1980- Marie-Catherine Beuth a imaginé l’application NOD (News on demand) qui permet de sélectionner trois informations pertinentes par jour. Comme sur Tinder, on décide de l’intérêt ou pas d’une info par un mouvement du doigt vers la droite ou vers la gauche.

Certains reprochent aux auteurs/acteurs de Love me Tinder de ne pas prendre de recul sur leur sujet, de ne pas solliciter l’éclairage d’un sociologue par exemple. Mais les sociologues ont en général un jugement moral sur ces pratiques et n’appartiennent pas à la génération concernée. Je pense qu’il faut sortir d’une posture « X » (la génération d’avant) et voir l’époque comme elle est : instable, violente, individualiste, mais aussi pleine d’énergie, d’imagination et de sentiments véritables. Quand le New York Times consacre de multiples articles aux « millennials », quand Lena Dunham définit un nouveau féminisme, les médias français restent très conservateurs sur la question, à l’exception de quelques voix différentes comme Stylist.

Je n’irai pas jusqu’à dire que Tinder est une bonne idée, mais son existence n’est pas un scandale. Etait-ce vraiment mieux du temps des Liaisons Dangereuses?

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