Inimitable Iris Apfel

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Lunettes rondes et lèvres rouges, la vieille dame que l’on aimerait toutes devenir (moi, en tout cas) – photo DS

L’ancienne décoratrice d’intérieur de la Maison Blanche a les honneurs d’une exposition au Bon Marché jusqu’au 16 avril. Elle est aussi l’égérie de la DS3, elle qui n’a jamais conduit de sa vie.

J’ai eu le privilège de la rencontrer à ces deux occasions. Le privilège oui, car elle a 94 ans et ce n’est pas tous les jours que l’on reçoit des conseils de style d’une dame qui a connu Jackie Kennedy (qu’elle n’aimait guère d’ailleurs). Pleine de fantaisie avec ses enfilades de colliers et de bracelets, Iris Apfel a aussi un humour ravageur qu’elle délivre d’une voix rocailleuse. « Il n’y a pas beaucoup de cover girls de mon âge » admet-elle mais ce n’est pas seulement pour cela que les marques se l’arrachent (la liste de ses collaborations est sans fin, une façon pour elle de rester active depuis le décès de son compagnon de vie l’année dernière). Elle incarne une liberté d’esprit et une capacité à se réinventer qui font la joie des annonceurs. DS, qui vise les esthètes et les anticonformistes, a touché dans le mille, même si des internautes se sont étonnés de voir une vieille dame égérie publicitaire. « C’est la voiture du 4e âge? » ai-je pu lire sur Facebook. Une réflexion de rageux, comme disent les jeunes.

Même si l’on n’est pas adepte de la garde-robe excentrique d’Iris Apfel, dont Le Bon Marché offre un florilège, on peut retenir un conseil simple : accessoiriser une tenue sobre avec des bijoux. Quoi de plus chic qu’une chemise blanche ou une petite robe noire avec un sautoir coloré?

Mon portrait d’Iris Apfel est paru dans Le Journal du dimanche le 6 mars.

La mode halal, piège ou bonne idée?

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La campagne H&M « Close the loop » montre furtivement une mannequin voilée. Big deal!

C’est un sujet à prendre avec des pincettes tant il heurte nos préjugés occidentaux mais il correspond à une réalité : la mode halal est en plein essor. C’est une info relayée par le cabinet de tendances Nelly Rodi qui m’a mis la puce à l’oreille : en Indonésie, le gouvernement entend faire de Jakarta la capitale mondiale de la mode islamique d’ici 2020. « Les femmes indonésiennes savent combiner différents motifs, couleurs et styles pour faire de leurs hijabs les plus chics d’entre tous » affirme un créateur de mode cité par l’agence. Une inventivité célébrée par le livre Hijab Street Style, qui recense, à la manière du Sartorialist, des looks photographiés dans la rue indonésienne. Le premier pays musulman du monde est aux avant-postes d’un phénomène qui n’a pas échappé aux marques occidentales.

Comme le soulignait un article du Journal du dimanche du 24 janvier dernier, DKNY, Tommy Hilfiger, Mango, Zara et Net-a-Porter ont développé des tenues spécial Ramadan. Le Japonais Uniqlo a confié à la styliste Hana Tajima une collection pudique vendue dans sept pays. H&M a fait le buzz en montrant le mannequin voilé (et piercé) Mariah Idrissi dans sa campagne « Close the loop ». Et Dolce & Gabbana a lancé une ligne de hijabs et de abayas. Comme le rappelle cet article critique du Guardianle marché du luxe au Moyen-Orient est évalué à 8,7 milliards de dollars. Et comme semble s’en étonner ce billet d’Influencia, cela fait belle lurette que les marques occidentales rhabillent leurs égéries publicitaires pour les marchés puritains. En Arabie Saoudite, m’ont relaté des parfumeurs, les flacons de parfum sont scellés car ils contiennent de l’alcool. Aux dernières nouvelles, un boycott de ce pays pour non conformité avec nos valeurs n’est pas à l’ordre du jour.

En France, le voile est généralement considéré comme un symbole d’oppression de la femme mais dans de nombreux pays, il est obligatoire et même quand il ne l’est pas, il peut être porté avec fierté et coquetterie. Faut-il le rejeter par idéologie ou saluer les fashionistas qui parviennent à exprimer leur individualité à travers un morceau de tissu? Les marques de mode qui accompagnent le mouvement font-elles de l’appropriation culturelle ou sont-elles simplement à l’écoute de leurs consommatrices? Notre regard sur les femmes musulmanes est marqué par beaucoup de condescendance, comme l’a montrée la récente polémique sur le Starbucks de Riyad (mise en pièce par la journaliste Clarence Rodriguez sur sa page Facebook) et je préfère penser que le développement d’un secteur de la mode dans les pays concernés est une bonne nouvelle.

Que pensez-vous de l’émergence d’une mode musulmane? Je serais intéressée de lancer une conversation sur ce sujet. 

Mode : les coutures craquent!

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Une image du documentaire Dior et moi de Frédéric Tcheng

Ça bouge dans la mode actuellement, et si le secteur peut sembler superficiel, il étonne aussi par sa créativité et sa capacité à se réinventer.

Il y a dix jours, Burberry jetait un pavé dans la mare en annonçant renoncer aux quatre défilés par an au profit de deux, et surtout en faisant coïncider la présentation des nouvelles collections et leur disponibilité à la vente. A partir de septembre prochain, les vêtements seront dévoilés en même temps que leur commercialisation en ligne et en boutiques. Les défilés homme et femme seront aussi fusionnés. Cet article du Monde présente bien tous les enjeux de cette annonce.

Que Burberry soit le premier à aller aussi loin dans la remise en cause de la temporalité des Fashion Weeks n’est pas étonnant. La maison britannique, une des rares à être dirigée par son directeur de création (Christopher Bailey), est habituée aux premières fois : première marque à diffuser son défilé sur Snapchat, première à embaucher un « fils de » (Brooklyn Beckham) pour photographier sa campagne, première à vendre son vernis à ongles en direct pendant son défilé… Elle n’est pas la seule à bousculer le calendrier de la mode. Tom Ford va faire de même dès septembre et Givenchy a déjà présenté ensemble l’homme, la femme, la couture et le prêt-à-porter. Mais c’est Burberry, passé maître dans l’intégration du digital dans le luxe, qui donne le « la » de l’innovation dans l’industrie.

C’est indéniable, quelque chose est en train de se passer sur la planète mode. Le départ précipité de Raf Simons de Dior (cf. le documentaire Dior et moi dont je parlais ici), le burn out de John Galliano avant lui, l’éviction d’Alber Elbaz par Lanvin, soit disant parce qu’il ne tweetait pas assez (cf. cet article de Challenges), toute la starisation jusqu’à épuisement des directeurs artistiques dénote un système qui tourne à vide.

A l’autre extrême, la longévité de Karl Lagerfeld chez Chanel se fait au prix de mises en scène toujours plus grandioses qui entretiennent la légende mais ressemblent aussi à une course en avant. Comment surprendre encore? Cette débauche de décors éphémères a-t-elle encore un sens? Quid des vêtements, et surtout de ceux qui les portent, derrière la super production? Génie ou gabegie, la frontière est ténue.

Dans le même temps, les maisons de couture traditionnelles se font concurrencer sur le terrain du spectacle par les professionnels de l’entertainment, à l’image de Kanye West et Rihanna qui ont fait l’événement lors de la dernière Fashion Week new-yorkaise avec leurs shows respectifs pour Adidas et Puma. On pense ce qu’on veut de l’artiste (sa dernière frasque : faire la manche sur Twitter), mais les images des mannequins immobiles du défilé de « Yeezy », avec leurs vêtements futuristes, sont parmi les plus marquantes du moment. Quant à Rihanna, vraie bosseuse sous ses apparences de party girl, elle aurait fait pleurer la directrice du design de Puma par ses exigences selon cet article du New York Times. Il faut s’y faire, quand Kim Kardashian relance les ventes de la maison Balmain et quand Lily-Rose Depp fait plus parler d’elle au défilé Chanel que les vêtements, on est dans une ère où les people sont aussi importants que les petites mains de l’atelier.

Quel avenir alors pour la couture? Va-t-on vers un ralentissement -du rythme des collections, de l’emballement médiatique, de l’appétit du public? Va-t-on vers un luxe à plusieurs vitesses, celui hyperconnecté d’un Olivier Rousteing et celui plus lent d’un Dior qui fera la part belle à son savoir-faire manufacturier? Ou les marques vont-elles toutes suivre le modèle de Burberry, en mêlant aussi habilement le patrimoine et la hype, la réactivité des réseaux sociaux et le temps long de la belle facture, la qualité des matières premières et la volatilité de l’air du temps? Les Britanniques sont très bons pour concilier le futile et le sérieux, le léger et le profond. Les Français engoncés dans leurs traditions sauront-ils adopter la même attitude décomplexée?

Voici ce qu’en dit Olivier Saillard, le directeur du Palais Galliera et un des meilleurs connaisseurs du sujet, dans le dernier numéro de O, le supplément tendances de L’Obs :

(Les directeurs artistiques) « ne travaillent plus à l’atelier et feraient sans doute mieux de laisser les sacs à main, les boutiques et les campagnes publicitaires à d’autres, pour mieux se concentrer sur leurs collections. Prendre un peu de distance pour mieux revenir à des choses plus territorialisées. On les voit se photographier sur des yachts, partir en voyage d’inspiration à Tokyo (référence explicite à Olivier Roustaing de Balmain et à Riccardo Tisci de Givenchy)… Ils ont perdu les gens de vue. Ils préfèrent s’inspirer d’images que du vêtement lui-même. A part peut-être Azzedine Alaïa ou John Galliano, qui s’intéressent à la technique et peuvent se passionner pour un vêtement ancien, sans que ce soit un marchepied pour une collection à venir. Mais sans doute aussi travaillent-ils trop, au point de pousser certains à la dépression ou au suicide. Ces DA surpayés et surmédiatisés finissent eux-mêmes par se sentir piégés. »

Il reste à souhaiter que la crise actuelle soit libératrice, et que le retour à l’atelier ne soit pas synonyme d’enfermement dans sa tour d’ivoire pour les créateurs sollicités sur tous les fronts.

Les bonnes idées de la semaine #4

Terreur dans l’hexagone de Gilles Kepel

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Passées la sidération et l’émotion des attentats qui ont frappé la France, vient le besoin de comprendre comment on en est arrivés là. N’étant pas spécialiste en terrorisme, je m’en remets à la parole de ceux qui travaillent sur cette question depuis des années. Le juge Marc Trévidic et le procureur François Molins sont des voix écoutées, car s’ils ne cachent pas la dangerosité du monde dans lequel nous vivons, ils s’expriment avec une maîtrise et un « self-control » qui rassurent (encore que Marc Trévidic se laisse aller à une exposition médiatique un peu excessive en ce début d’année. Le retrouvera-t-on bientôt égérie publicitaire?).

De même, je me suis plongée dans le dernier essai du spécialiste de l’islam  Gilles Kepel dont j’apprécie le discours à la fois compétent et mesuré. Coécrit avec le sociologue Antoine Jardin, Terreur dans l’hexagone (Gallimard) remet en perspective la « genèse du djihad français » selon son sous-titre, celle-ci remontant aux émeutes de 2005, même s’il évoque aussi le parcours de Khaled Kelkal, le premier djihadiste français connu.

La façon dont les auteurs synthétisent dix ans d’histoire de France, incluant géopolitique, politique française, décryptage des messages d’endoctrinement, culture populaire, errements des intellectuels non sans quelques piques bien senties, donne une vision en grand angle d’une réalité incroyablement complexe. Et pratiquement inextricable, dans les causes sont imbriquées. La seule attitude à ce stade semble être de rester ferme sur nos valeurs sans tomber dans la naïveté, car les extrémistes sont passés maîtres en manipulation et en victimisation de leurs ouailles.

Les robes de la comtesse Greffulhe

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Sans transition, parmi les magnifiques expositions qui font de Paris une capitale culturelle de premier ordre, l’exhumation des tenues de la comtesse Greffulhe au Palais Galliera est un voyage dans le temps à emprunter dans attendre (jusqu’au 20 mars). Elisabeth de Riquet de Caraman-Chimay, épouse du vicomte Greffulhe, fut une mécène des arts, muse de Gabriel Fauré et inspiratrice de Marcel Proust pour son personnage de Mme de Guermantes. Sa grande beauté et son sens esthétique très sûr se retrouvent dans sa garde-robe parfaitement conservée, petites robes noires Lanvin, « tea-gown » Worth, manteau d’Ouzbékistan, vestes japonisantes… Une exposition qui donne envie de bien s’habiller!

Les bons bouillons d’hiver

Je n’ai pas attendu les excès des fêtes pour apprécier les vertus du bouillon  réconfortant, proche des enseignements de la médecine préventive chinoise. Si le chef William Ledeuil lui a consacré un ouvrage (Bouillons, aux éditions de la Martinière), j’ai découvert au restaurant japonais Yen à Paris le rituel de l’eau de cuisson des nouilles au sarrasin à consommer en fin de repas, simplement assaisonnée de sauce soja. C’est déroutant, dépuratif et finalement délicieux. Depuis, je ne jette plus l’eau des pâtes, du riz ou des légumes mais les conserve précieusement pour composer des soupes claires à la sauce soja ou à l’huile de sésame, que l’on peut agrémenter à loisir de miettes de poisson, oeuf, dés de jambon, lamelles de boeuf, sans oublier coriandre ou ciboulette.  Une bonne entrée ou un simple repas du soir à l’issue d’un week-end de festivités par exemple.

Les slippers ne pantouflent pas

Le plat, c’est le nouveau stiletto. C’est du moins ce dont veulent nous convaincre les marques de slippers, ces chaussons d’intérieur qui sortent dans la rue. Et d’abord la plus sautillante d’entre elles, Chatelles. Son fondateur, François du Chastel, aime à raconter qu’il avait offert une paire de chaussures plates à une jeune fille, qui a accepté le cadeau avec enthousiasme et l’a planté là (la rumeur ajoute que la belle s’appelait Pippa Middleton, car le garçon travaillait dans la finance à Londres, mais c’est peut-être pousser le storytelling un peu loin).

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François du Chastel, un banquier sachant chausser – photo Chatelles

Quoi qu’il en soit, le banquier a vu là une opportunité de business, et a lancé sa propre marque de souliers confortables et tendance. « Non à la dictature des talons et non à la banalité des ballerines, affirme-t-il. Les femmes ne devraient pas souffrir pour être élégantes, désirables et remarquées. » On pourrait objecter que le plat sied surtout aux jambes longues et fines, et que le talon a l’avantage d’allonger la silhouette. La marque répond design et style avec des motifs pailletés, écailles ou léopard. Elle revendique une fabrication made in Europe avec une inspiration anglaise, une création française, des cuirs italiens et un façonnage au Portugal.

Ce mois-ci, Chatelles s’associe avec La Maison du Chocolat pour la création d’un modèle en cuir verni façon chocolat fondu. Jusqu’en février 2016, les acheteuses pourront retirer une boîte de chocolats à la boutique La Maison du Chocolat du 19 rue de Sèvres Paris 7e. Chatelles se trouve au 94 rue du Bac, prix 190 euros (merci à la RP de choc Yaël pour les infos, les photos et les chocos!).

Toute jeune maison fondée en juin 2014 par la styliste Alexia Aubert, Solovière se positionne sur le chic parisien : des lignes classiques, intemporelles, faites pour arpenter la ville et qui s’adaptent à un vestiaire masculin ou féminin. En septembre, elle a lancé au Bon Marché une collection capsule sur le thème Crazy Animal, avec un imprimé léopard. Le prix est plus élevé, 295 euros, justifié par une fabrication en Italie.

Alors que Repetto a déjà prouvé que le plat pouvait avoir du relief, n’oublions pas que Christian Louboutin, le roi du stiletto, propose aussi des ballerines, toujours avec la fameuse semelle rouge. Et si l’on veut tricher, on peut aussi arborer des talons de 12 au bureau et enfiler des chaussures pliables Bagllerina pour attraper le métro. Le bien-être de nos pieds inspire aussi les entrepreneurs!

Pourquoi tant de genre?

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Télescopages médiatiques. Montage perso

M le magazine du Monde puis Stylist ont eu la même idée en publiant à quelques jours d’intervalle des numéros sur le mélange des genres. Le premier a fait sa une avec le mannequin androgyne (aux chromosomes XX) Casey Legler pour un spécial mode homme, le second a consacré son spécial beauté au brouillage des lignes entre masculin et féminin.

La question du « transgenre » traverse toute la société : refus des assignations de rôles dès le plus jeune âge, fluctuation des orientations sexuelles tout au long de la vie, redéfinition des codes masculins-féminins… Le cinéma (Les chansons d’amour de Christophe Honoré, La vie d’Adèle d’Abdellatif Kechiche, Lawrence anyways de Xavier Dolan…) est un bonbaromètre de ces évolutions. En parfum, sujet inoffensif s’il en est, la mixité a toujours été de mise avec des femmes qui ne jurent que par Pour un homme de Caron et des hommes qui s’aspergent allègrement de L’Air du temps de Nina Ricci. « So what? » répliquerait Miles Davis. « Où y’a d’la gêne y’a pas de plaisir », renchérirait le bon sens populaire.

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Mais il n’y a pas que les genres qui se mêlent sans vergogne dans les magazines et dans la vie. Les âges aussi se côtoient sans tabou comme le montrent ces deux publicités Monoprix et Zalando parues dans le même numéro de Stylist. Au jeu des sept erreurs, on peine à distinguer l’une de l’autre (un peu plus de sourires chez Monoprix peut-être?). Un « genre » de Fifty Shades of Grey transgénérationnel.

Edit : j’ai oublié de parlé de l’exposition Genre Idéal chez Guerlain dans le cadre du parcours privé de la Fiac! C’est jusqu’au 12 novembre au 68, Champs-Elysées avec des oeuvres de Jean Cocteau, David Lachapelle, Ellen von Unwerth, Pierre & Gilles etc. Entrée libre.

Dior et moi, la vérité derrière l’exercice promotionnel

Lorsque j’ai appris que le documentaire Dior et moi de Frédéric Tcheng, déjà diffusé sur Canal+ en janvier, sortait au cinéma le 8 juillet, j’étais sceptique. Le film, qui suit les huit mois de préparation du premier défilé haute couture du nouveau directeur de création Raf Simons en 2012, ressemblait fort à une opération de brand content grand format, un caprice de Bernard Arnault (le patron de LVMH, propriétaire de Dior) pour redorer le blason de son fleuron après le scandale John Galliano.

Et puis j’ai appris que le réalisateur, qui a déjà signé un film de référence sur Diana Vreeland, avait un projet de véritable film de cinéma et ne répondait pas seulement à une commande du groupe. J’ai ouïe dire aussi que le milliardaire avait peu goûté le résultat final et qu’il avait fallu le convaincre qu’il était bénéfique pour l’image. Le film n’est pas sorti dans les grands réseaux de salles mais dans une poignée de cinémas indépendants, peut-être pour lui permettre de concourir aux Césars ou aux Oscars.

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Après l’avoir visionné en VOD, j’ai été en partie convaincue. Qui n’aime pas les documentaires « fly on the wall » comme disent les Britanniques, où comme une mouche sur le mur on assiste à des conversations qui témoignent des progressions de la création? Beaucoup a été dit sur la scène clé où l’on voit Raf Simons fulminer de l’absence de la première d’atelier, partie à New York faire des essayages avec une cliente à quelques jours de la présentation de la collection. Le créateur venu du prêt-à-porter découvre qu’une maison de haute couture donne la priorité à une cliente qui dépense 350 000 euros par an par rapport à la préparation d’un défilé, aussi stratégique soit-il.

Le Belge Raf Simons est un artiste sensible qui s’exprime à travers les vêtements, et le voir persister dans son idée de réaliser des imprimés à partir de tableaux à la Gerhard Richter est une des réussites du film. Mais celui-ci vaut surtout pour les portraits des petites mains : la première d’atelier souriante en toutes circonstances, celle qui soigne son stress à coup de bonbons Haribo, le spécialiste des robes longues aux doigts d’or, les brodeurs qui s’activent pour finaliser une pièce à 10h du soir… Tous sont des passionnés, la véritable âme de la maison qui vit des ventes de sacs Lady Dior et de parfums J’adore mais a besoin de ce savoir-faire pour garder son aura. On s’attache aussi au chaleureux bras droit de l’austère Raf Simons, Pieter Mulier.

Comme la Fondation Vuitton, l’atelier haute couture est une démonstration de force pour Bernard Arnault, qui tient à laisser une trace dans le patrimoine culturel de son pays. A ce titre, le film est tout à son honneur en montrant la primauté donnée à la création tout en dépassant l’ère du couturier omniscient et incontrôlable à la John Galliano. Le final en forme d’apothéose ressemble un peu trop à un happy end mondain où les flatteurs viennent congratuler le héros du jour. De même, le choix de recouvrir de fleurs fraîches les murs de l’hôtel particulier où a lieu le défilé peut passer autant pour un geste artistique génial que pour un gaspillage absurde qui aurait sa place dans Prêt-à-porter, la satire de Robert Altman.

Reste que le film de Frédéric Tcheng a l’intérêt de faire émerger de vraies personnalités et une authenticité humaine derrière les objectifs de rentabilité et les budgets publicitaires. Son choix de lumière douce, presque laiteuse, visible dans les plans d’ouverture sur les toits de Paris, tempère la pression palpable de ces huit mois de création. La voix off lisant les mots de Christian Dior lui-même rappelle la continuité du temps face aux vanités éphémères. L’auteur a su garder un regard personnel derrière l’exercice promotionnel et le film reste un témoignage unique sur un milieu qui cultive son entre-soi.

Edit : lire ci-dessous le contrepoint de la distributrice du film qui répond à certaines de mes spéculations. Dior et moi est bien un film d’auteur et pas un film de commande.