Un an de dossiers dans Stratégies

Le clip This is America de Childish Gambino a été un grand moment de 2018

Au rythme d’environ un dossier par mois, j’ai l’occasion de traiter les sujets les plus divers dans Stratégies. Alors que 2018 tire à sa fin, le retour sur ces dizaines d’articles (et ces milliers de feuillets…) donne une image assez représentative des thèmes qui agitent la communication et les médias.

Influence et millennials. Après avoir suivi pendant des années le sujet des égéries, je m’intéresse maintenant à celui des influenceurs, ces célébrités issues de YouTube et Instagram qui peuvent vendre des palettes de produits avec un post. Exemple : Sananas, 2,4 millions d’abonnés sur YouTube, et sa collaboration avec l’opticien Krys. Pour toucher les millennials (18-35 ans) méfiants envers la publicité classique, et particulièrement dans le luxe, cette nouvelle forme de communication est d’une efficacité redoutable, mais elle a aussi ses dérives, quand elle n’est pas identifiée comme telle. Le sujet « Influenceurs, faut-il sévir? » a fait la une en mars avec Nabilla et McFly et Carlito.

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Pour une viralité positive!

Pas facile de garder le cap des bonnes idées quotidiennes en ce lendemain d’élections. Ce ne sont pas les idées qui manquent, la France et le monde sont pleins d’initiatives enthousiasmantes, d’entrepreneurs talentueux, d’artistes visionnaires. Mais la noirceur et la violence s’imposent par la force et recouvrent tout si on les laisse faire. Pourtant, la beauté et la bienveillance, par définition plus humbles, existent aussi pour qui veut les voir.

En tant que journaliste, je suis bien placée pour savoir que les mauvaises nouvelles font de meilleurs sujets que les bonnes. Il est plus gratifiant de révéler des scandales que de célébrer les pratiques vertueuses. Et pourtant… N’est-ce pas un cliché journalistique? Face à la profusion d’émetteurs, quand chacun peut s’improviser média sur sa page Facebook ou relayer des propos racistes sur son compte Twitter, y compris pour les dénoncer, les journalistes de métier ont une responsabilité accrue.

Il ne s’agit pas d’appeler à l’autocensure, mais de résister à la cacophonie ambiante qui donne l’avantage à ceux qui parlent le plus fort. C’est comme si, une fois les vannes ouvertes sur les réseaux sociaux, on ne pouvait plus fermer le robinet. Puisqu’un média ne peut pas se passer de Facebook pour exister, qu’il s’en serve au moins pour diffuser des informations constructives. Qu’il évite de relayer le moindre fait divers anxiogène par exemple. Car l’état électoral de la France vient aussi de là.

Le dossier consacré cette semaine par L’Obs aux néo-électeurs FN est à ce titre éloquent. On s’attend à des citoyens déclassés, au chômage. Ils ont tous un emploi qualifié (enseignant, graphiste, comptable). Leur vote relève largement du fantasme : perte de repères, incompréhension d’un monde qui change, incapacité à se situer dans une société multiculturelle. On est proche du constat du livre La France périphérique de Christophe Guilluy, qui traite de l’abandon des classes moyennes françaises par les élites parisiennes. Sans être confortées directement au terrorisme, à la délinquance ou à la précarité, elles votent FN, « parce qu’on n’a pas encore essayé », « parce que ça ne peut pas être pire », parce que les médias et les politiques alimentent leurs peurs. A noter que le 11e arrondissement, touché au coeur par les attentats du 13 novembre, a donné un score de 7,5% au Front National, contre 36% pour l’Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine par exemple. On est donc bien davantage dans l’irrationnel que dans la réalité vécue de près.

Naïvement, je crois à une viralité positive. A des débats numériques mesurés où chacun prend le temps de développer ses arguments et d’écouter ceux des autres, avec l’envie de poursuivre la conversation « dans la vraie vie ». Se parler tout simplement, c’est sans doute ce qui manque le plus aux électeurs apeurés qui tremblent devant BFM TV et filent voter pour les extrêmes quand une élection se présente. Utiliser les médias sociaux et traditionnels pour s’informer et échanger, c’est bien, mais pas au détriment de sortir, voyager, développer son esprit critique, vivre enfin, loin des écrans.

Du côté politique, j’espère aussi l’émergence d’un mouvement tourné vers l’avenir, qui ne serait basé ni sur l’invective ni sur la stigmatisation, conscient des problèmes mais porteur de solutions, ouvert sur le monde actuel et capable d’en valoriser les opportunités. Une alternance synonyme non pas de repli sur soi mais de vitalité démocratique comme en Espagne, en Grèce ou  en Ecosse, à même de susciter l’adhésion pour contrer l’abstention qui gonfle artificiellement les scores de l’extrême droite.

Pour ma part, sur ce blog, sur les réseaux sociaux et dans mon travail de journaliste, je vais continuer de faire ce que j’aime le plus, écrire sur les start up dynamiques et le made in France créateur d’emplois (voir ici et ). Y compris dans le secteur des cosmétiques si futile, donc indispensable.

« Mamie Danielle » et le storytelling des jours d’après

Depuis les attentats du 13 novembre, l’actualité s’emballe et le cerveau a du mal à intégrer tout ce qu’il reçoit. En tant qu’utilisatrice active de Facebook et Twitter, en tant que journaliste qui écrit aussi sur ces sujets, je suis à la fois actrice et spectatrice de cette accélération. Je lis, je retweete, je commente parfois. Et je constate la volonté forcenée des médias traditionnels et sociaux sans distinction de faire émerger des figures positives au milieu du tumulte.

Il y a le petit garçon mignon qui constate que « les méchants c’est pas très gentil ». Il y a « Mamie Danielle » qui prononce un message de fraternité et d’unité (la vidéo est à retrouver ici précédée de 20 secondes de pub réglementaire). Il y a le jeune homme « mort en héros » en protégeant une amie.

Il y a la lettre d’un père endeuillé aux terroristes, jurant qu’il ne leur fera pas le plaisir de les haïr.

Autant de mots, d’images, qui tournent en boucle, commentés, relayés des milliers de fois, comme la preuve que l’humanité subsiste dans ce désastre.

Difficile de ne pas y voir la tentative de raconter de belles histoires pour mettre à distance la brutalité du réel.

Prenons l’exemple de « Mamie Danielle », cette grand-mère idéale qui nous touche tant. Il s’agit de Danielle Mérian, une avocate qui a lutté toute sa vie pour les droits de l’homme. Pourquoi la réduire à un personnage de Mamie Nova quand sa personnalité mérite tellement mieux? Les médias n’ont-ils vraiment d’autres choix que de céder aux simplifications?

Prenons le jeune homme « mort en héros ». J’ai été touché par les mots de son frère, qui aurait préféré « qu’il soit un lâche mais qu’il soit toujours vivant ». Quelle meilleure expression du sentiment de perte irrémédiable? Quelle différence pour sa famille qu’il ait été courageux?

Les réactions au texte d’Antoine Leiris, publié sur Facebook, reprise en une du Monde et relayée à la télévision, m’ont mise particulièrement mal à l’aise. Bien sûr, on ne peut qu’admirer la dignité de cet homme, à la hauteur d’un Martin Luther King. Mais pourquoi le désigner en icône de la résilience, en porte-parole de la grandeur d’âme cachée en tout être humain, en thérapeute de toute une nation comme l’ont fait certains commentaires? Comment se sentir réconforté par de tels mots, écrits avec le coeur brisé?

Je ressens le même malaise qu’avec la photo du petit Aylan échoué sur une plage reprise et détournée des millions de fois. J’avais écrit là-dessus en septembre. Deux mois plus tard, Libération titrait « Deux Aylan par jour ». La une n’a pas fait le tour du web.

Je ne voudrais pas gâcher l’ambiance, mais quand Antoine Leiris affirme qu’il ne ressent pas de haine, que sa douleur sera de courte durée, je me permets d’en douter. Le deuil dure longtemps, la colère en fait partie, elle est même souhaitable pour se reconstruire. Après la sidération, ce jeune veuf se réveillera avec la prise de conscience du manque irrémédiable, et il aura mille fois le droit de ressentir de la haine.

La bonne nouvelle, s’il y en a une à ce stade, c’est que la joie de vivre reviendra, pour son fils, parce que la vie est plus forte que tout. Mais pas tout de suite… Les médias et les internautes vont si vite, qui voudraient déjà que le processus soit achevé.

Quant aux mots du petit garçon apeuré, qui pense qu’il va devoir changer de maison, j’y vois l’image de l’innocence confrontée trop tôt aux horreurs du monde. Parmi les messages et les bougies aux abords des lieux des fusillades (transformés en cimetière), j’ai été particulièrement touchée par les dessins d’enfants, certains sans doute qui ont vécu la nuit du 13 novembre de très près tant leur trait est précis. Sommes-nous nous aussi des enfants qui ont besoin d’être rassurés par des doudous symboliques?

Notre monde d’images mêle sans distance l’actualité la plus crue sur les chaînes d’infos en continu et une sentimentalité de film hollywoodien parce qu’il faudrait rester positif coûte que coûte. Quand j’apprends qu’un survivant du Bataclan est capable de poster sur Instagram son brunch du dimanche matin, parce que la vie continue… J’ai du mal avec cette époque.

Je retiens l’image de la serveuse de la pizzeria Casa Nostra qui s’est réfugiée avec une cliente derrière le bar pendant la fusillade. Son récit sur Facebook est insoutenable.

Elle s’appelle Jasmine, elle a 20 ans, elle va vivre avec ces instants toute sa vie, quand les internautes qui cliquent à tout va et les médias en mal d’audience seront déjà passés à autre chose. Ce n’est pas une belle histoire, mais elle est vraie.

Pleure, c’est un ordre

Depuis quand est-il obligatoire de montrer la photo d’un enfant mort en une des journaux? Depuis quand est-ce une faute ou une erreur de ne pas le faire, comme s’en est expliqué LibérationLe Monde, qui a suivi le mouvement de la presse européenne avec le recul que lui permet sa publication en milieu de journée, n’a pas pu éviter le télescopage absurde avec une publicité Gucci quelques pages plus loin.

Il fut un temps où on respectait l’image des morts, et plus encore celle d’un enfant. Je n’ai pas envie que le petit Aylan devienne un logo imprimé sur des T-shirts en symbole d’une crise migratoire dont on connaît l’ampleur depuis des mois. Plus de 2000 personnes se sont noyées en Méditerranée depuis le début de l’année, des dizaines de unes de journaux ont été consacrés à ce drame, et il faudrait une image choc -mais pas trop quand même : le petit garçon a l’air de dormir comme tous les petits garçons de trois ans qui font leur rentrée en maternelle cette semaine- pour secouer les consciences? Pour moi, cet enfant n’est pas un symbole. C’est un enfant qui avait l’avenir devant lui, ordinaire et unique au monde comme tous les enfants, victime de la folie des adultes comme des millions d’enfants dans le monde.

Par mon travail, j’utilise les réseaux sociaux. Je n’ai pas pu éviter cette photo quand bien même l’aurais-je voulu. Qu’elle soit importante pour mobiliser l’opinion et par ricochet les dirigeants au Royaume-Uni où le conservateur David Cameron compare les migrants qui tentent de rallier son pays à des insectes, je le comprends. Personnellement, je préfère m’informer par la presse et la radio, mais que la plupart des gens aient besoin d’images pour prendre la mesure d’une information, c’est un fait. C’était le sens de la une très forte de The Independent, qui fait un vrai travail de journalisme engagé.

Mais que les réseaux sociaux mettent un revolver virtuel sur la tempe des rédactions et de l’opinion françaises en ordonnant de regarder, de publier et de réagir, c’est une dictature de l’émotion qui va trop loin. En France, un politicien a parlé de la crise migratoire comme d’une « fuite d’eau ». N’est-ce pas à lui qu’il faut demander des comptes aujourd’hui, plus qu’aux journalistes ou aux dirigeants en place, qui sont assurément dépassés par l’ampleur du drame actuel mais nullement irrespectueux envers des êtres humains?

Plutôt que de m’indigner sur commande, parce que les vacances sont finies, parce que c’est la rentrée scolaire, parce que cette photo est si touchante, je préfère m’intéresser aux initiatives qui existent pour aider concrètement les réfugiés. Cet article de Slate en recense plusieurs, comme le collectif Singa, qui met en relation des réfugiés et des personnes pouvant les héberger. Je préfère la une de L’Obs, « J’ai été migrant », qui change la perception que l’on peut avoir des exilés. Face au sentiment d’impuissance que suscite une photo désespérante, je préfère l’implication citoyenne au niveau local. Nous n’avons pas les moyens de changer le monde, mais nous pouvons au moins agir sur notre monde autour de nous.

Dans le remarquable livre The Circle de Dave Eggers, qui parle de Facebook sans le nommer, la présence active sur les réseaux sociaux est devenue obligatoire (*). A la fin du récit, l’héroïne like des photos, poste des commentaires, fait un don à une association : elle est heureuse, satisfaite, son devoir est accompli. C’est censé être un roman d’anticipation. C’est le monde dans lequel nous vivons. Et il fait froid dans le dos.

(*) la semaine dernière on apprenait qu’un milliard de Terriens se sont connectés à Facebook en une journée